Brève 2026 – « Vous n’avez pas une tétine ? » : l’apathie des juges face aux enfants

La zone d’attente est un lieu de privation de liberté spécifique en ce qu’il permet toujours aux autorités d’enfermer des enfants. Si la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 est venue mettre un terme à l’enfermement des enfants en centre de rétention administrative, les zones d’attente sont les grandes oubliées… Cette réalité trouve une illustration concrète dans l’expérience que j’ai vécue le 27 janvier 2026, lorsque je me suis rendue pour la première fois à l’annexe du tribunal judiciaire de Bobigny située à Roissy, attenante à la zone d’attente.

Une première audience, le coup de massue.

Dans ce contentieux, le magistrat siégeant au sein du tribunal judiciaire statue une première fois sur la prolongation du maintien en zone d’attente ou sur la libération de la personne après quatre jours d’enfermement. À ce titre, le juge contrôle « l’exercice effectif des droits » reconnus aux personnes enfermées[1]. Ce contentieux est souvent expéditif, et selon mes observations de ce jour-là, le temps accordé à chaque dossier était d’environ sept minutes. Parmi les personnes présentes dans la salle, se distinguait une famille : un père, une mère et leurs deux enfants âgés de quatre et neuf ans.

Lorsque vint le tour de la famille, il n’y avait que trois chaises devant le bureau de la juge, deux pour les personnes maintenues et une dernière pour l’avocat. Où allait s’asseoir les enfants ? La mère prit son enfant de quatre ans sur ses genoux et, alors que la famille cherchait dans la hâte où le plus grand pouvait bien s’asseoir, ils furent brusquement interrompus par la juge qui tout en pointant les bancs de la salle d’audience, éloignés du bureau, dit d’un ton péremptoire : « il n’a qu’à s’asseoir derrière, là-bas ». Là-bas ? Seul ? Outre la phrase, le ton qui s’y adjoint n’en fut que plus déroutant, un impératif sec. Dans un intervalle très rapide, le père prit son enfant sur ses genoux. Faint d’ignorance, la juge entama ses questions, sans expliquer ni son rôle ni l’objectif de cette audience.

Après l’audience, l’ambiance dans la salle était pesante. Toutes et tous attendaient le retour de la juge et une décision qui pourrait leur offrir la liberté. L’enfant de 9 ans était sage, il patientait calmement auprès de ses parents. Son petit frère de 4 ans semblait moins comprendre la situation, il s’agitait, chantonnait, s’ennuyait. Je me souviens encore lorsqu’il est passé près de moi avec sa mère, il était si jeune et si petit : haut comme trois pommes. Mon cœur s’est serré de savoir qu’un si petit être était privé de liberté dans un lieu sans repère. Ce ne pouvait être qu’une expérience traumatisante.

Qu’allait-il advenir ? La famille serait-elle libérée à l’issue de cette audience, et pourrait-elle ainsi entrer sur le territoire français ? Le couperet tomba : prolongation de la durée d’enfermement pour 8 jours supplémentaires. La juge n’estimait donc pas que cet enfermement pouvait nuire au bien-être et à l’épanouissement des enfants. Aucune motivation de sa décision, un simple « Monsieur, signez pour vos enfants ».

Si j’étais consciente de la difficulté émotionnelle d’un tel contentieux, je n’avais imaginé que cette expérience serait à ce point marquante ni qu’elle trouverait un prolongement dans l’audience du 5 février 2026 au tribunal administratif de Paris à laquelle j’ai assisté.

Une deuxième audience, le coup de grâce.

À treize heures trente, je suis arrivée au tribunal administratif de Paris où le sort des personnes maintenues se joue différemment, puisqu’elles y contestent leur refus d’entrée sur le territoire au titre de l’asile.

Alors que j’attendais le début de l’audience j’ai entendu le cri d’un enfant, d’un très jeune enfant qui, sans l’apercevoir, par sa voix frêle et criarde, devait être âgé de moins de deux ans. Il répétait « maman » en pleurant. Mon sang s’est glacé. Puis, ils sont entrés dans la salle : une mère, son fils de 9 ans et un autre, d’effectivement, moins de 2 ans. La juge est arrivée. De par sa froideur, j’ai su que l’audience ne se passerait pas convenablement pour les personnes maintenues. À peine a-t-elle entendu les pleurs de l’enfant que sa moue trahit l’expression d’un rejet et d’une suffisance. Alors que Madame était assise avec ses enfants, la juge lui enjoignit de sortir de la salle – sans vérifier que l’interprète en portugais était bien présent pour lui traduire – « Madame, vous reviendrez quand ce sera votre tour ».

Nonobstant, le pire n’était pas advenu. Lorsque Madame fut reconduite par la police dans la salle d’audience avec ses enfants, le plus jeune, paraissant toujours très apeuré, continuait de crier en appelant sa mère. Avant même de poser sa première question, la juge se stoppa et proféra « Vous n’avez pas une tétine [pour le faire taire] ? ». La réponse étant négative, elle exhorta d’un ton glacial que le jeune enfant soit installé sur le banc au fond de la salle d’audience, loin de sa mère. Une policière proposa à la juge, et non à la mère pourtant la principale concernée, de lui mettre « tchoupi » sur son téléphone. Il fut arraché des bras de sa mère, sans consentement apparent. Puis, d’un ton comminatoire, la juge ordonna « que le frère y aille aussi ».

Outre l’apathie criante de ces juges, ces phrases sont le reflet d’une politique générale de rejet des personnes enfermées aux frontières s’infiltrant dans le prétoire des juges. On parque les personnes maintenues, les familles et les enfants, à l’abri des regards, dans l’indifférence. Et maintenant, elles en deviennent rejetées de la salle d’audience. Ces situations sont alarmantes et traumatisantes pour toutes personnes, et d’autant plus pour des enfants.

La Convention relative aux droits de l’enfant, que la France s’est engagée à la respecter depuis 1990, affirme le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant. Qu’en reste-t-il ? À quel moment, la justice lui a-t-elle tourné le dos ?

Camille, intervenante Anafé, 2026


[1] Article L. 342-1 du CESEDA.

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