Brève 2026 – L’incompréhension et l’angoisse face à la situation d’un proche maintenu : une piqûre de rappel sur l’opacité de la zone d’attente

Je suis en stage à l’Anafé depuis un mois, il m’arrive donc de répondre au téléphone fixe de l’association en dehors des activités de terrain.

Le 11 août 2026, un Monsieur m’explique au téléphone que sa compagne a été arrêtée à l’aéroport de Roissy. On lui aurait refusé l’entrée en France car il lui manquerait de l’argent sur son compte bancaire. J’explique à Monsieur la procédure en zone d’attente et lui détaille l’ensemble des documents nécessaires pour pouvoir entrer en France. Madame est censée passer devant le juge judiciaire le 14 août, il s’agit donc pour elle de se procurer les documents nécessaires avant l’audience, potentiellement avec l’aide de Monsieur. J’informe Monsieur qu’il y a une permanence de l’Anafé le lendemain dans le lieu d’hébergement de la zone d’attente de Roissy (ZAPI) et une permanence téléphonique le jour d’après. Nous pourrons donc essayer de rencontrer Madame à ce moment-là pour échanger sur sa situation. Je prends des notes sur cette situation, car c’est moi qui serai en permanence téléphonique le jour d’après.

Le 12 août, les intervenantes présentes en ZAPI ne parviennent pas à rencontrer Madame car cette dernière recevait une visite au moment où les intervenantes étaient à sa recherche.

Le lendemain, je m’apprête à effectuer ma troisième permanence. Je prévois donc d’appeler les cabines de la ZAPI dans l’après-midi pour tenter d’échanger avec Madame. Je m’imagine déjà (à tort, je l’apprendrai par la suite), rédiger un signalement[1] à destination du juge judiciaire à propos de ses garanties de représentation.

Avant même d’appeler les cabines pour essayer de joindre Madame, son compagnon me rappelle. Il vient d’apprendre qu’elle a été placée en garde à vue (GAV) dans l’après-midi, avant d’avoir pu voir le juge. La nouvelle semble avoir fait l’effet d’un coup de massue pour Monsieur. Il en est de même pour moi, mais je garde mon calme pour pouvoir l’informer au mieux.

Je lui explique que Madame a peut-être été placée en GAV car elle a refusé d’embarquer pour un vol retour, mais qu’il faut attendre de s’entretenir avec elle. Monsieur m’indique que selon un policier, Madame sortira le lendemain matin.

Je sens l’abattement et l’incompréhension de Monsieur à l’autre bout du fil, alors que je lui explique que la libération de Madame n’est pas certaine malgré tout et qu’elle pourrait être placée en centre de rétention administrative (CRA) ou en prison directement après la GAV, en fonction de l’infraction qui lui est reprochée et des suites que le Parquet voudra y donner. Je lui propose de me rappeler le lendemain. 

Peu de temps après, le téléphone sonne : nouvelle situation. Un jeune homme m’explique que son amie est venue le voir en France, il doit l’héberger durant son mois de visite. Elle a été maintenue en ZAPI à son arrivée. Ayant régularisé sa situation a posteriori, elle a finalement été libérée par le juge et s’est rendue chez lui. Le 13 août au soir, elle a reçu une convocation à la cour d’appel pour le lendemain matin, car l’administration a interjeté appel de l’ordonnance de libération de Madame. Monsieur ne comprend pas, il est perdu, et surtout, il m’explique qu’il se trouve à 9h de route de Paris et qu’ils ne peuvent donc matériellement pas se présenter le lendemain à l’audience étant donné qu’ils ont été prévenus la veille de l’audience, dans la soirée.

J’explique à Monsieur les risques encourus par Madame si la cour annule l’ordonnance de libération : si elle se présente à l’audience, elle pourrait être renvoyée en ZAPI, tandis que si elle ne s’y présente pas, elle se trouverait, en cas de décision négative de la cour, en situation dite « irrégulière » sur le territoire français. Monsieur me questionne, mais je n’ai pas toutes les réponses :

  • « Est-ce que la police peut venir la chercher à mon domicile ? »

Réponse : « Non, mais juste devant son domicile, théoriquement oui. » 

  • « Combien de temps dure le placement en CRA ?»

Réponse : « 90 jours maximum. » 

  • « Est ce qu’elle sera « blacklistée » en France ? »

Réponse : « Je ne sais pas. »

Il me remercie sincèrement de l’avoir informé, mais je reste avec le sentiment de lui avoir annoncé qu’ils avaient le choix entre la peste et le choléra.

Le lendemain après-midi, je rappelle le compagnon de la dame qui avait été placée en GAV. Il me dit que Madame n’a pas été libérée le matin comme prévu. Il me fait part de son désespoir et de sa colère.

Je le rappelle peu avant 18h. Soulagement, Madame a été libérée, mais son compagnon est une nouvelle fois sous le choc. Il m’explique que lorsqu’il est allé la chercher au commissariat, elle était « par terre avec un scotch avec écrit son prénom dessus, comme un chien », qu’elle est traumatisée alors qu’elle venait simplement passer des vacances en France. En outre, elle s’est vue notifier une obligation de quitter le territoire français (OQTF) ainsi qu’une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF) de douze mois.

Je ne discute pas avec Madame car la priorité est qu’elle se repose, mais nous convenons d’un échange lors du prochain suivi des personnes qui ont été placées en garde à vue.

Deux semaines plus tard, c’est moi qui assure le suivi des personnes qui ont été placées en garde à vue. Je m’entretiens avec Madame pendant une heure au téléphone. Elle me livre le récit de son maintien en zone d’attente et de son placement en garde à vue. Elle pleure beaucoup et paraît, en effet, traumatisée. Son compagnon m’explique qu’ils ont dû fuir Paris car Madame tremblait dès qu’elle croisait un officier de police. Je l’informe sur les suites de la procédure de contestation de l’OQTF et la redirige vers des associations de soutien psychologique. Plusieurs fois au cours de cet appel, Madame me remercie. Son compagnon me remercie de nouveau.

Cet enchaînement de situations me laisse la sensation malaisante d’avoir été remerciée alors que je n’apportais pas spécialement de solution, et que les informations que je donnais n’étaient que des mauvaises nouvelles. Cependant, je comprends aussi que dans ces situations complexes, opaques, aux méandres administratifs interminables, nos échanges sont les rares moments où, enfin, les personnes et leurs proches ont face à elles un interlocuteur à l’écoute qui répondra honnêtement à leurs interrogations. Et ce, quand bien même les réponses apportées annoncent des dilemmes impossibles dont les options sont aussi mauvaises les unes que les autres.

Eleonore, intervenante Anafé 2026


[1]  Les signalements sont un moyen pour l’Anafé de faire part au juge judiciaire et aux avocats les déclarations des personnes relatives aux violations des droits et aux conditions d’enfermement. Ils prennent la forme d’un courrier.

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