Brève 2020 – Observation et pressions policières à la frontière franco-italienne
Publié le 06 Fév 2020
Modifié le 06 Fév 2026
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Durant deux jours, du vendredi 31 janvier 2020 à partir de 5h jusqu’au samedi 1er février à 20h, quarante observateurs, membres de plusieurs associations (Amnesty International, Anafé, Secours Catholique-Caritas France, La Cimade, Roya Citoyenne, LDH, Univ’ migrations, AdN, WeWorld, Diaconia Valdese, MRAP…) se sont relayés en continu pour observer les pratiques des forces de l’ordre à la frontière franco-italienne (à la gare de Menton Garavan et devant le poste de la police aux frontières de Menton). Des témoignages ont également été recueillis en Italie, juste après le refoulement des personnes par la France.
Comme à chaque observation, une méthodologie pour les observateurs est mise en place rappelant un certain nombre de consignes pour éviter les tensions avec les forces de l’ordre. La préfecture est également informée de la pratique des observations.
Malgré tout, le climat des observations peut rapidement se tendre. C’est ce dont je souhaite témoigner : comme deux fois dans le passé, je suis venu participer à l’action d’observation. Cette fois-ci j’ai été pris à partie par deux CRS successivement.
Je suis arrivé le vendredi matin à 8h à Menton, au niveau du pont Saint-Louis, pour 3 heures d’observation avec une autre bénévole devant les locaux de la police aux frontières de Menton (PAF). Je décris brièvement les lieux : sur la route qui va vers l’Italie, on trouve à droite les bureaux de la PAF et les tristement célèbres « algecos » où les personnes en migration sont enfermées, et à gauche une aire de stationnement réservée à la PAF. Une cinquantaine de mètres plus loin, le contrôle routier côté français de la frontière, tenu par des CRS. Les installations italiennes sont situées une centaine de mètres plus loin, de l’autre côté du pont Saint-Louis.
La PAF avait demandé que les observateurs se postent sur le trottoir de droite en montant, à mi-distance entre les bureaux de la PAF et le point de contrôle routier. De là, on voit tous les mouvements des migrants et des voitures de police. L’objectif est d’observer les arrivées de personnes en migration, les refoulements, ainsi que les informations relatives à la privation de liberté dans les locaux de la PAF ou dans les « algecos » afin de déterminer combien de temps les personnes demeurent enfermées. A gauche des algecos, une autre construction modulaire est installée, donnant sur la route, et est utilisée pour le rangement des bagages. Pendant la durée de mon observation, la porte est restée ouverte, permettant de constater la présence de plusieurs bagages et d’avoir, ainsi, une certaine estimation du nombre de personnes enfermées. Pour mieux voir ce local, j’ai fait le tour du parking réservé aux forces de l’ordre. Je suis donc passé derrière des fourgons de police garés à ce niveau. Lorsque je suis revenu à notre poste d’observation, vers 9h, l’un des agents CRS du contrôle routier, le seul de l’équipe en place à porter un fusil en bandoulière sur la poitrine, s’est approché de moi et, à quelque vingt centimètres de mon visage, m’a crié qu’il avait bien observé que j’étais allé inspecter le contenu des fourgons, que nous n’y étions pas autorisés, qu’il savait bien le mal que nous pensions des forces de l’ordre, que je devais rester sur le trottoir où nous étions. Il a ajouté qu’il savait que nous prenions des photos avec nos téléphones, que nous n’avions pas le droit de regarder dans les véhicules, en me prenant directement à partie : « vous aimeriez qu’on regarde dans vos voitures ?! ». Il a continué à nous regarder d’un air peu amène jusqu’à son départ lors de la relève des CRS vers 10h. J’avoue que mon cœur a battu un peu plus vite que la normale.
Je me suis ensuite dirigé vers la gare de Menton Garavan, où j’ai pris mon tour d’observation de 11h à 14h. En ce lieu, l’objectif est de voir comment les forces de l’ordre présentent, généralement des CRS, inspectent les trains en provenance d’Italie, quels voyageurs ils font descendre et comment, et ce qu’ils en font ensuite. Pour ce faire, les observateurs se déplacent le long du quai lorsqu’un train arrive pour essayer de voir ce qui se passe dans le train, puis sur le quai, quand les CRS y interrogent les personnes qui ont été interpellées et sorties du train. Nous observons ensuite ce qui se passe sur le parking, devant la gare, jusqu’au départ des personnes interpellées avec les forces de l’ordre vers le poste de la PAF pont Saint-Louis. Au cours de mon observation, peu après 13h, l’un des CRS chargé de ce contrôle des trains en provenance d’Italie, lui aussi le seul agent du groupe à être armé d’un fusil, tel le CRS de la matinée, s’est approché de moi et m’a crié dessus qu’il n’avait pas besoin de « baby-sitter », qu’il connaissait son travail, que je n’avais pas le droit de m’approcher, qu’il savait bien que nous étions autorisés à observer, à prendre des photos (sic), mais que nous devions rester à l’entrée du quai et ne pas en bouger, et que je ne devais pas le regarder d’un air arrogant. J’ai bien noté que cet agent en faisait une affaire personnelle.
PS1 : dans les deux cas je n’ai pas eu affaire au gradé chef de l’équipe. Si j’avais souhaité me plaindre, j’étais censé noter les matricules des agents, mais ils n’étaient pas visibles sur les uniformes des CRS ; quant à les demander… j’ai préféré éviter d’être interpelé pour outrage à agent !
PS2 : nous ne prenons jamais de photos.
PS3 : en 71 ans de vie, c’est la première fois que j’ai été sermonné de cette façon par un policier. Maintenant j’imagine trop le traumatisme que cela peut constituer pour une personne vulnérable en général, en particulier pour une personne en migration vers un pays où elle espère obtenir l’asile.
Un observateur anonyme Anafé, 2020
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