Brève 2025 – L’Europe des murs : des camps grecs aux zones d’attente françaises, le calvaire des demandeur·es d’asile

Hélîn[1] a dix-huit ans. Kurde de Syrie, elle est arrivée le 12 juillet 2025 à l’aéroport d’Orly, en provenance d’Athènes. Elle s’est vue refuser l’entrée sur le territoire, car elle était en possession d’un faux passeport. Elle souhaitait rejoindre sa famille en Allemagne pour y demander l’asile. Hélîn est passée par la Turquie, puis la Grèce, pays garde-frontière de l’Europe forteresse – un territoire d’expérimentation européen pour l’externalisation de l’asile. Un territoire où les exilé·es sont enfermé·es de facto parfois pendant plusieurs mois, sans examen de leur vulnérabilité, avec un service d’interprétariat à l’arrêt et souvent, sans équipe médicale suffisante. La liste des défaillances du système d’asile grec est longue. Hélîn a passé 3 semaines dans ce type de camp. Un modèle, d’ailleurs, pour la mise en application prochaine du pacte européen sur la migration et l’asile. Alors, après avoir subi l’arbitraire et la violence des frontières extérieures de l’Union européenne, Hélîn se retrouve désormais confrontée à la violence d’une nouvelle frontière : la zone d’attente.

Ce n’est qu’après 4 jours de maintien qu’Hélîn apprend par le juge judiciaire qu’elle peut demander à entrer sur le territoire au titre de l’asile. Son entretien OFPRA se déroule deux jours plus tard, le 18 juillet. Un entretien de 50 minutes, incluant la traduction avec un interprète. Un entretien expéditif, froid, où le soupçon semble être la ligne rouge, le maître-mot. Alors même que la procédure d’asile à la frontière n’est censée qu’examiner si la demande d’asile « n’est pas manifestement infondée », il s’agit en réalité d’un filtrage préalable qui ne dit pas son nom. La personne doit alors revenir sur ses craintes de persécutions et les raisons l’ayant forcée à fuir son pays d’origine. Des traumatismes parfois récents, vifs, sur lesquels il peut être difficile de s’exprimer. Et comment s’exprimer dans de telles conditions ? Comment prétendre pouvoir raconter en si peu de temps son parcours de vie, les motifs l’ayant contrainte à fuir son pays d’origine et ses craintes de persécution en cas de retour ? Comment parvenir à s’exprimer face à un ordinateur, un combiné à la main car ce sont dans ces conditions que les entretiens se font lorsque les personnes sont enfermées dans la zone d’attente d’Orly. Comment parvenir à ordonner ses souvenirs lorsque les questions s’enchainent, sans préparation préalable ? Lorsque la culture du soupçon règne ? L’entretien à la frontière représente une mise à l’épreuve de la crédibilité narrative pour la personne en quête de protection. L’administration peut se baser sur un doute, une hésitation ou un oubli afin de considérer le récit comme dénué de toute crédibilité. Hélîn n’a que pour seul témoignage ses mots.

Le soir même, la décision tombe : la demande d’entrée sur le territoire au titre de l’asile d’Hélîn est rejetée. D’après le ministère de l’intérieur, Hélîn n’a pas fourni suffisamment d’informations et n’a pas apporté d’éléments attestant de sa situation personnelle. Hélîn n’a en réalité pas eu l’opportunité d’exposer les motifs l’ayant forcée à fuir son pays d’origine. Hélîn n’a pas pu parler des viols qu’elle a subis en Syrie. Lors de notre échange, Hélîn m’a fait part de sa profonde détresse face à ce refus.

Sans permanence d’avocat, Hélîn n’a pas pu déposer de recours en annulation contre son refus d’entrée au titre l’asile. Confrontée à l’absence de permanence juridique en zone d’attente, Hélîn s’est donc retrouvée confrontée à cette fiction juridique qu’est la zone d’attente, privant les personnes concernées de plusieurs garanties essentielles du droit commun et à la machine de tri que la zone d’attente représente. Une machine expéditive, où le droit au recours effectif ne semble être qu’un mirage. En quête de protection, Hélîn ne trouvera de la France qu’une procédure expéditive et deshumanisante. Parce qu’elle est arrivée en provenance d’une frontière intérieure, Hélîn s’est vu notifier une décision de réadmission vers la Grèce en plus de son refus d’entrée[2]. Le 21 juillet, l’administration lui a également notifié une interdiction de circulation sur le territoire français et son inscription dans le système d’information Schengen (SIS) aux fins de non-admission. Désormais, Hélîn doit donc attendre la réponse de l’État grec concernant la mesure de réadmission prise à son encontre.

Après 13 jours de maintien en zone d’attente, Hélîn a été placée en garde à vue. Un autre « aspect » de la zone d’attente : refuser d’embarquer, alors même que le pays de renvoi expose parfois à des conditions de vie contraires aux droits fondamentaux, alors même que le pays de renvoi est parfois le lieu de persécutions fuies, est un délit puni de 3 ans d’emprisonnement. Hélîn risque la comparution immédiate devant le tribunal correctionnel, puis la prison. C’est donc désormais au système pénal que doit se confronter Hélîn.

Alexia, intervenante Anafé, 2025


[1] Le prénom a été modifié.

[2] Depuis la décision du Conseil d’État du 2 février 2024, les personnes en provenance d’une frontière intérieure doivent se voir appliquer la directive retour et notifier soit une décision d’éloignement, soit une décision de réadmission ainsi que les garanties qui vont avec.

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