Brève 2022 – Face aux pleurs et à la douleur : quand le sentiment d’impuissance laisse place à l’indignation

Publié le 02 Sep 2022

Modifié le 03 Fév 2026



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59 personnes sont aujourd’hui maintenues à la zone d’attente (ZA) de Roissy Charles de Gaulle.

Avec mon binôme, nous commençons une permanence téléphonique pour informer et assister ces personnes enfermées en ZA.

Je remarque qu’une jeune femme congolaise est arrivée il y a quatre jours et a déposé une demande d’asile. Après plusieurs tentatives, Marie (prénom d’emprunt) me répond d’une toute petite voix, sur une des cabines téléphoniques du couloir des femmes de la zone d’attente de Roissy. A peine lui ai-je demandé si elle se porte bien qu’elle fond en larmes. Elle m’explique qu’elle mange très peu, est traumatisée par son histoire et n’arrive pas à dormir depuis son arrivée. Elle est épuisée et très inquiète. Et moi, au bout du fil, je me sens complètement démunie. Je ne peux même pas lui apporter du réconfort par ma présence physique auprès d’elle.  

Je l’écoute un moment puis lui explique la procédure qui lui est applicable et le déroulement de l’entretien Ofpra auquel elle participera dans quelques jours. Petit à petit, elle se détend et semble un peu rassurée, du moins, en ce qui concerne sa demande d’asile. Elle évoque alors ses enfants et fond à nouveau en larmes, en commençant à me raconter son lourd récit.

Mais, à peine a-t-elle commencé qu’elle se tait en m’expliquant qu’il y a trop de monde autour d’elle – les téléphones mis à disposition dans la zone d’attente se trouvent dans les couloirs, à l’écoute de toutes les personnes maintenues et de la police aux frontières. Finalement, elle me propose de la rappeler sur une cabine ailleurs dans la zone d’attente, un peu plus « calme ».

Toujours en pleurs, elle me raconte qu’elle aime les femmes (au départ, elle n’ose pas employer le terme de lesbienne). L’homosexualité étant considéré comme un crime au Congo (RDC), elle a été confrontée à beaucoup de violence jusqu’à ce qu’elle parvienne à prendre la fuite vers l’Europe, laissant derrière elle ses trois filles (elle a été mariée de force). Je continue ainsi à l’écouter, ressentant son besoin « d’évacuer par la parole », toute la violence de son histoire. Quand je la questionne sur la situation actuelle de ses filles, elle me répond que « leur papa leur a présenté une autre maman » avant de pousser un cri de douleur, celui d’une mère qui a dû fuir son pays et abandonner ses enfants pour survivre. Même si je ne peux pas faire grand-chose pour elle et qu’elle semble l’avoir bien compris, le simple fait d’avoir quelqu’un qui l’écoute et qui lui explique la procédure et ses droits semble l’apaiser un peu.

Finalement, elle me parle d’une jeune femme congolaise qu’elle a rencontrée ici, en zone d’attente, et qui, elle aussi, a été abusée et détruite par un homme. Selon Marie, Gloria aurait été prostituée de force par son mari, pendant plusieurs années en Grèce.

Il est maintenant plus de dix-sept heures, il faut que j’arrive à joindre cette seconde jeune femme avant la fin de la permanence. Comme les personnes maintenues dans la zone d’attente de Roissy n’ont généralement pas leur téléphone portable avec elles, il est parfois difficile de les joindre. Le seul moyen pour entrer en communication avec elles est d’appeler sur les cabines téléphoniques de la zone d’attente.  Et généralement, on ne tombe pas directement sur la personne à qui on souhaite parler.

Marie me propose d’aller chercher Gloria pour que je puisse m’entretenir avec elle.

Après cette longue discussion avec Marie, je commence un second entretien avec Gloria qui vient de recevoir une réponse négative de l’Ofpra. Cette jeune femme est venue en France pour retrouver sa fille. Et précisément aujourd’hui, sa fille a 9 ans, un anniversaire qu’elle passera une fois de plus loin de sa maman. Gloria ne me parle pas de la prostitution, mais du fait que sa vie était misérable et qu’elle s’est finalement convaincue qu’elle méritait « une vie normale », elle aussi. Mais, les persécutions vécues par cette femme s’étant produites en Grèce et non dans son pays d’origine, l’Ofpra refuse de l’admettre sur le territoire pour qu’elle y demande l’asile, considérant sa demande comme « manifestant infondée ». Pire, elle risque désormais d’être renvoyée en Grèce.

[Les entretiens Ofpra réalisés à la frontière ne permettent pas la reconnaissance du statut de réfugié ou l’octroi de la protection subsidiaire mais seulement d’être admis sur le territoire pour y demander l’asile]

En terminant la permanence, je me sens vidée. Vidée d’avoir épongé ces pleurs et ces douleurs tout au long de la journée. Mon binôme aussi semble épuisé, et un certain sentiment d’impuissance flotte dans l’air, même si nous sommes parvenus à rassurer ces femmes.

Mardi, je découvre que Marie n’a pas été admise sur le territoire au titre de l’asile et qu’elle se trouve toujours en zone d’attente. Le sentiment d’impuissance laisse alors place à l’indignation. Alors que l’Ofpra dit pouvoir accorder des garanties procédurales particulières aux demandeurs d’asile vulnérables à la frontière, considérant que leur maintien en zone d’attente n’est pas compatible avec leur vulnérabilité, j’observe que rien n’est mis en place pour ces femmes victimes de violences. En outre, il semble assez évident, dans une logique de respect des droits humains, que les conditions d’enfermement en zone d’attente, qui obligent notamment ces femmes (déjà victimes de violences sexuelles et sexistes) à vivre au contact d’hommes tout au long de la journée, les placent dans la peur et l’insécurité. Gloria, elle, a été libérée par le juge des libertés et de la détention après 12 jours de maintien en zone d’attente.

L’Anafé a perdu la trace de Marie après son placement en garde à vue pour refus d’embarquement. Mais le sentiment d’indignation provoqué par cette situation n’a pas pris fin avec son départ et laisse un goût amer à mon expérience.

Garance, intervenante Anafé, 2022

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