Brève 2020 – La complexité d’accompagner les demandeurs d’asile maintenus en zone d’attente
Aujourd’hui, à l’Anafé, j’effectue – avec mon binôme – une permanence téléphonique. Je contacte d’abord plusieurs zones d’attente françaises pour savoir s’il y a des personnes maintenues.
Lorsque je contacte la zone d’attente de l’aéroport d’Orly, l’officier de quart m’informe que 14 personnes sont présentes. Je lui demande si parmi elles, il y a des demandeurs d’asile, il me répond de manière désinvolte que « oui, 14, car c’est la mode en ce moment vous savez ? ». La permanence d’aujourd’hui sera donc chargée, et il est clair que nous aurons du mal à proposer une préparation à l’entretien OFPRA à toutes les personnes le souhaiteraient.
Dans l’après-midi, je contacte un de ces demandeurs d’asile, Ninho (prénom d’emprunt), qui a déjà tenté de nous contacter.
Ninho me fait d’abord part de ses difficultés pour déposer sa demande d’admission au titre de l’asile. En outre, il semble inquiet et ne sait pas du tout comment la procédure se déroule. Visiblement, presque aucune information ne lui a été donnée. Je lui explique donc comment cela se déroule et je m’attarde sur l’entretien avec l’officier de protection de l’OFPRA.
Je lui propose ensuite une simulation d’entretien, au cours de laquelle Ninho me fait part des violences qu’il aurait subies dans son pays d’origine.
Je comprends rapidement qu’il ne me dit pas tout. Il ne donne que très peu de détails sur les agressions qu’il a subies mais il laisse entendre que celles-ci ont été très violentes. Il s’inquiète ensuite du véritable caractère confidentiel de l’entretien avec l’officier de protection car il ne voudrait pas que certains des faits qu’il aurait à raconter soient connus d’autres personnes. Ces faits, il ne me les raconte pas pendant notre entretien téléphonique.
Je vais par la suite comprendre quels sont les faits qu’il met volontairement de me raconter.
Cela commence lorsque dans la conversation, un élément de langage m’interpelle. En effet, Ninho parle de l’officier de protection de l’OFPRA au féminin. Instinctivement, je lui avais pourtant parlé de cet officier, au masculin. J’ai l’impression que cela n’est pas une coïncidence et que cela pourrait être l’expression implicite de son choix de s’entretenir avec une femme. Il me faut donc vérifier, ou non, cette impression.
Je demande à Ninho s’il ressent le besoin de s’entretenir avec une femme, plutôt qu’avec un homme, lors de l’entretien. Il me demande ce qui est le mieux. Je lui explique que ce n’est pas un choix en tant que tel mais que les personnes ayant été victimes de certains types de violences de la part d’hommes peuvent demander à s’entretenir avec un officier de protection de sexe féminin. Il me répond, avec une voix presque inaudible, qu’il pense que ce serait une bonne idée.
L’exercice est délicat, je ne suis pas encore persuadée de l’aveu de Ninho mais je n’arrive pas à poser la question de manière frontale. Je lui explique donc que je pourrais contacter l’OFPRA afin de leur faire part de son souhait de s’entretenir avec un officier de protection de sexe féminin. Il me fait part de son souhait que j’effectue cette démarche, souhait qu’il confirmera à la fin de notre conversation.
L’aveu est donc implicite, je ne suis pas persuadée des réelles raisons de sa demande d’asile mais j’estime disposer d’assez d’éléments pour attirer l’attention de l’OFPRA sur la vulnérabilité de Ninho. Je me contente de ça car je suis consciente de la difficulté de raconter une histoire traumatisante à une personne que l’on n’a même pas en face de soi, et alors qu’on est enfermé dans une zone de transit, entouré de diverses personnes, elles aussi enfermées et sous contrôle policier.
L’accompagnement de Ninho a clairement été rendu difficile par le contexte de la zone d’attente. D’ailleurs, cette situation n’est qu’un exemple parmi tant d’autres que la zone d’attente n’est pas un lieu adapté pour accompagner une personne qui sollicite la protection de la France. Les permanences de l’Anafé, qui sont pour la plupart réalisées par téléphone, n’ont d’ailleurs pas vocation à combler la défaillance de l’Etat français quant à la mise en place d’une permanence gratuite d’avocats pour les personnes maintenues. A ce stade, les personnes qui sollicitent l’entrée en France au titre de l’asile sont donc enfermées, sans aucune assistance juridique effective, et soumise à une solitude extrême.
Justine, Intervenante Anafé, 2020
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