Brève 2019 – Souvenir noir d’une partie de chasse à la frontière franco-italienne

Montgenèvre, 15 Mars 2019. Ville française frontalière accolée à celle italienne de Clavière

Publié le 06 Mar 2019

Modifié le 06 Fév 2026



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Perchée à 1860 mètres d’altitude, la station de ski accueille sans distinction les vacanciers de tous horizons venus profiter de ses flancs enneigés. Les glisseurs slaloment avec la frontière, évoluant entre les arbres sans se soucier de savoir si celui-ci est un sapin italien et celui-là un pin français, si c’est de la poudreuse de Clavière ou de Montgenèvre. Ça s’amuse en famille, ça rigole entre amis. Nous sommes en plein royaume touristique, comme le rappellent tous ces restaurants et bars aux terrasses animées le long des pistes. Le soleil radieux se réverbérerait presque sur les sourires éclatants et proprets qui illustrent, où que l’on pose le regard, l’atmosphère d’allégresse qui règne ici.

Illuminé par ce paysage de rêve, garant de moments et souvenirs inoubliables, personne ne semble trop se soucier de la présence en nombre de fonctionnaires de police. Sûrement aussi que personne ou presque ne prête attention aux nombreux tags revendicatifs qui parasitent ce décor de Paradis. « La frontière tue ». Des hommages aux morts. Des slogans contre la militarisation de la frontière. Les peintures témoignent de la rupture, du contraste. Le jour et la nuit. Lorsque les vacanciers abandonnent le terrain pour dormir au chaud, rassasiés, d’autres prennent le relais. L’obscurité et le froid tombent. L’allégresse aussi. Les paysages deviennent d’immenses étendues de nuances d’ombres, des projecteurs colossaux balaient les reliefs de leurs faisceaux ; quelque chose d’anxiogène se glisse ainsi sur les pistes. Des motoneiges. Au loin, des lampes torches s’agitent entre les arbres. La chasse à l’Humain est ouverte.

À chaque temps de la journée son sport de prédilection. « Ça » se chope facilement… Les proies sont épuisées, affamées, frigorifiées, terrorisées. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants ; mais vraisemblablement plus à ce moment-là. La déshumanisation est en marche. « On » leur barre le chemin, « on » raye leurs efforts, « on » annihile leurs espoirs, « on » meurtrit leurs rêves et trop souvent leurs corps, « on » traumatise leurs âmes, « on » leur ôte leur dignité et « on » bafoue leurs droits. « On », ce sont les forces de l’ordre. A travers « on », c’est l’État.

Ceux-là même, censés être les garants de l’Ordre et de la Loi, s’évertuent à mettre le désordre dans les montagnes et les esprits, semer la panique et s’adonner de manière quasi-systémique et industrielle à de l’entrave aux droits humains. Beaucoup de ceux qui se présentent à nos frontières auraient bien besoin de notre protection. Nous la proposons dans les textes en l’arguant fièrement à la gueule du monde. Il est de droit que, lorsqu’elle est demandée, cette protection soit prise en compte dès l’arrivée à la lisière du territoire national. Mais à présent « on » a fait le choix de se montrer sourd et hostile. Désormais l’asile gît parmi les cadavres de migrants à nos frontières.

Pourtant beaucoup, après avoir connu cette traque et cette menace d’hommes armés à l’entrée de notre territoire, terrible miroir du passé insupportable qu’ils ont eu la force de fuir, se retrouvent, pour ce qu’ils ont fui justement, réfugiés statutaires, protégés politiques de la France. Pays des droits de l’Humain.

Mais ils se souviendront à vie qu’avant d’avoir eu ce bout de papier, la première expérience de la France qu’ils auront vécue restera la violence d’une course-poursuite dans la neige. Les uniformes de fonctionnaires armés à leurs trousses. La mort de compagnons de parcours. Les violences verbales et physiques, enrobées de racisme. Les policiers ne leur demandent pas ce qu’ils viennent chercher au bout d’un si long périple, jonché de souffrances et de sacrifices personnels. Alors lorsqu’ils les rattrapent, les voilà comme des poules affolées prises dans un filet, l’épuisement en plus. Terrorisé, « Ça » court, « ça » tombe, « ça » crie, « ça » pleure « ça » s’affole comme « ça » peut avec le manque d’énergie d’une longue, épuisante et dangereuse marche.

« Ça », ce sont des humains. « Ça » pourrait être nous. Elles et ils sont nous.

Nous avons assisté à ces scènes. Malgré les tentatives, elles ne sont pas racontables. Elles ne sont pas descriptibles. Elles ne peuvent être rationalisées. Aucun mot, aucune métaphore n’a le pouvoir de retranscrire ce que nous avons vu. Les rires de certains policiers à courser ces épuisés dans l’obscurité nous glacent encore le sang, nous hérissent les poils bien plus que la température ou les frissons n’en ont eu le pouvoir. Dans la folie des scènes de traques se dissolvent tous les repères auxquels « on » nous forme à croire depuis petit. République, maintien de l’Ordre, garants de la Justice, défense du peuple, de la dignité humaine, droits de l’Humain, fraternité, égalité, solidarité, tolérance, pacifisme, antiracisme. Tout cela est balayé par les ordres exécutés par ces supposés gardiens de la paix, balayé comme le sont ces scènes quotidiennes quand le soleil se lève, et que les pistes reviennent à nouveau aux joyeux skieurs insouciants.

Cependant, certains n’oublieront jamais que la nuit à Montgenèvre, « on » chasse du noir, « on » fait une clé de bras au principe de Droit à l’asile, « on » déshumanise, « on » invisibilise en même temps que « l’on » numérise, « on » criminalise et « on » brutalise ceux qui obtiendront protection plus tard. Nous n’oublierons jamais. « On », c’est l’État par le biais de la police. Nous ne l’oublierons jamais. Et vous ?

Loïc, bénévole Anafé, 2019

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