Brève 2019 – Je te placerai sur ma tête

La plupart de nos bilans commencent par « Monsieur/Madame se présente au bureau de la permanence ». La famille J. ne s’est pas présentée.
4 enfants, dont un jeune garçon handicapé physique, Madame J. enceinte de 7 mois, « provenance inconnue ». C’est donc nous qui nous présentons à eux.
Monsieur J. est une montagne. Comprenez qu’il est imposant, et qu’il ne bouge pas. Il parle fort, sûr de lui, parfois même hautain… Inédit en zone d’attente, où la vanité qui pourrait subsister en descente d’avion pour (essayer d’) arriver en France est vite mise à mal par la police.
Une montagne, donc. Un mélange entre un videur de boite de nuit et un professeur d’université. Et pas content : la police lui a manqué de respect, un des policiers qui les a conduits ici avait bu. Et il ne laissera jamais sa femme partir seule avec eux à l’hôpital pour consulter. Il se dit dégouté des manières du pays des droits de l’Homme, et veut aller en Belgique ou en Allemagne.
Je lui demande d’où il vient. « Gaza ». Ah, Palestine ? « No, Gaza, different ».
Je ne sais pas m’y prendre, il n’a pas confiance, il me parle avec un air de défi, comme si j’étais la police (« très bien, essayez de me renvoyer, allez-y, un million de dollars si vous y arrivez !»). Les papiers ? Déchirés. La santé de Madame J. ? Dieu pourvoira.
Inconscience.
Je sais que la police ne le laissera jamais partir ailleurs en Europe, qu’il doit demander l’asile en France puisque c’est sa seule chance de ne pas finir en garde à vue, voire d’être séparé de sa famille. Une montagne, un roc. Il ne veut pas raconter son histoire, « it’s a secret ». Sourire condescendant. Allez, il me serre la main, merci mais non merci, au revoir.
J’appelle un interprète Palestinien qui m’explique que Monsieur J. me prend vraisemblablement pour un agent du Mossad (« il y en a tellement dans les aéroports »). Je ne suis pas loin de le supplier pour qu’il retourne dans le bureau. Après une demi-heure de cris en arabe avec l’interprète au téléphone, la montagne me rend le téléphone et s’en va.
Raté.
Fin de permanence, dernière conversation dans le couloir, plus calme. Ce n’est pas parce que des policiers français se sont mal comportés qu’il faut tirer un trait sur la France, n’est-ce pas ? Je suis français aussi, et j’essaye de les aider, autant que je peux. Si moi je vais à Gaza, je tomberais probablement sur des gens impolis de temps à autres, ça existe partout.
Grands gestes : « If you come to Gaza, I will put you on my head ».
Si tu viens à Gaza, je te placerai sur ma tête. Un employé de la Croix-Rouge dissipe mon air incrédule : cette expression arabe veut dire qu’il me recevra comme un roi.
Je quitte « sa tête », 4 enfants, une femme enceinte de 7 mois, le tout enfermés aux abords d’une piste d’atterrissage, et je rentre chez moi avec mon passeport européen, celui qui change tout…
Dans le RER, la discussion avec ma binôme balance entre « c’est un con, tant pis pour lui » et « même les cons, leurs femmes enceintes et leurs enfants doivent être aidés ». C’est cette dernière position qui m’a fait marcher sur les limites de mon intervention et donner quelques minutes avant mon numéro de téléphone portable…

Quelques jours plus tard, appel d’un numéro inconnu « C’est Monsieur J., vous vous rappelez de moi ? Parlez à ma femme ». Madame J., meilleur anglais que son mari, m’explique que le juge des libertés et de la détention a décidé de les maintenir 8 jours de plus, qu’ils veulent demander l’asile en France et qu’ils ont besoin d’aide. 4 jours enfermés, ça fait changer d’avis. Madame J. demande si je peux être là pour leur entretien avec l’agent de l’OFPRA.
Je préviens Cheffe ANAFÉ. Pas contente. On ne donne pas son portable aux maintenu.e.s, tu sais bien.
Elle va venir avec moi au cas où Monsieur J. et sa femme passent leurs entretiens en même temps A demain Roissy, trop tôt. Bénévole désolé, mais soulagé un peu aussi.
Le lendemain. Une demi-heure pour comprendre l’histoire d’une famille et un demi-siècle de conflit au Moyen-Orient : Monsieur J. est Gazaoui Jordanien de père en fils. Ça veut dire pas tout à fait Jordanien : il a un passeport qui n’en est pas un, qui lui permet de voyager, mais pas de travailler en Jordanie par exemple.
Il est né et a vécu aux Émirats Arabes Unis, en héritant sa presque nationalité jordanienne de son père. Les Émirats l’ont chassé du jour au lendemain sans explication. 2 semaines pour vendre ses affaires et quitter le pays.
Madame J. a le même type de passeport, mais égyptien. Elle pourrait retourner en Égypte, mais sans son mari et ses enfants. Et de toute façon ils ont déchiré les passeports en arrivant à Roissy.
De Gaza, ils ont juste le tampon : ni l’un ni l’autre n’a jamais posé le pied en Palestine. Mais les tampons sont tenaces.
Je regarde cheffe ANAFÉ qui comprend à peine mieux que moi, mais de toutes façons les haut-parleurs hurlent le nom des J., on y va. J’espère que le briefing suffira. Pas sûr.
Monsieur J. passe en premier avec moi, Madame passera ensuite avec Cheffe ANAFÉ. C’est la première fois que j’assiste à un entretien asile, on juge la vie d’une famille en 20 minutes. Je sais 3 choses : je dois me taire, l’interprète est au téléphone sur haut-parleur, j’ai lu des comptes rendus d’entretien et parfois les échanges sont à pleurer (rarement de rire).
La dame de l’OFPRA est polie. Je suis sûr qu’elle doit se dire qu’elle fait partie des gentils. Mais plus elle pose des questions, et plus ça sent mauvais. Monsieur J. essaye d’expliquer que son passeport Jordanien n’est pas vraiment un passeport jordanien. Le tampon qui change tout. Subtil comme concept, on a vu des refus pour des situations beaucoup moins dentelle.
En Jordanie il n’y a pas de problème, n’est-ce pas ? Et selon l’OFPRA, s’il est Jordanien alors il pourra aller en Jordanie. Ça arrive gros comme une montagne, on connait le discours: la France ne peut pas accueillir tout ce qui se présente.
Madame OFPRA me donne la parole. 3 phrases pour essayer de plaider des recherches sur cette histoire de passeport, c’est important. 3 phrases pour la vie d’une famille, ce n’est pas beaucoup, il faut bien les choisir et je bégaye un peu. Elle : Oui, oui, merci, on a les passeports.[1]
Tout ça pour dire que quand on échange nos impressions avec cheffe ANAFÉ, on n’a pas beaucoup d’espoir. Et Monsieur J. qui est devenu sympa, qui me demande comment je le sens. Ça aurait été cool qu’on se parle un peu plus tôt, voilà comment je le sens.
Je passe une partie de la permanence à préparer un signalement (une sorte de courrier) pour le prochain juge qu’ils verront. Parce qu’une famille avec 4 enfants et une mère enceinte, ça n’a rien à faire enfermé, non ? Et puis aussi parce que jamais de la vie ça passera à l’OPFRA, le tableau « Ceci n’est pas un passeport ».
Je reparle à Madame J. de l’idée d’aller consulter à l’hôpital. Mais la vérité c’est qu’elle a peur d’être libérée là-bas et séparée de sa famille. Ce n’est pas comme si c’était jamais arrivé, m’a dit cheffe ANAFÉ. Ce serait en effet trop facile, quand on est enceinte de 7 mois, d’aller tranquillement à l’hôpital consulter et de retrouver sa famille à la sortie.
On finit la permanence. 18H30, en retard comme d’hab. Ce n’est pas comme s’ils étaient tous seuls, les J., il y a toujours entre 70 et 100 personnes en ZAPI.
Et puis le bordel… Des enfants qui courent dans les couloirs, qui crient. Je sors dans le couloir. Le petit de 10 ans, handicapé des deux jambes, avec son anglais meilleur que celui de son père, l’œil qui brille tellement il est malin ce petit : « Ils ont appelé notre famille ! ». Ah. Avec les bagages ? « Oui, avec les bagages ! C’est bien, n’est-ce pas » ?
Oui, c’est bien. C’est bien. Il va falloir se mettre au français maintenant. Au cas où ça aille réellement bien.
La famille J. a été admise sur le territoire au titre de l’asile. Elle doit maintenant déposer un dossier pour obtenir l’asile et attendre la réponse de l’OFPRA, qui jugera sa demande d’asile sur le fond. Le chemin est encore long.
[1]Comprendre ici : la copie des passeport a été récupérée auprès de la compagnie aérienne ou grâce à des fichiers.
Photo : Hélène Rozenberg
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