Brève 2019 – Vacances en France … écourtées …

Publié le 06 Nov 2019

Modifié le 06 Fév 2026



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En ce début du mois d’octobre, Amadé est très heureux car il part pour trois semaines de vacances en France, un pays qu’il s’impatiente à découvrir. Il est employé par une entreprise agro alimentaire dans un pays subsaharien. Sa sœur est étudiante en France, et doit soutenir une thèse dans une université de province. Elle l’a invité pour assister à la cérémonie.

Amadé a obtenu un visa auprès du consulat de France, il pourra donc en profiter pour voir aussi sa belle-soeur Sonia, épouse de son grand frère, et son petit neveu de 3 ans, qu’il n’a pas vu depuis plus d’un an, et qui habitent la région parisienne, à proximité des parents de Sonia.

Amadé part le vendredi avec une compagnie qui lui permet de rallier la France après une escale à Alger. Il arrive à Roissy le samedi matin.

Sonia attend Amadé à l’aérogare en compagnie de son fils de 3 ans.  Après de longues minutes d’attente, elle apprend que Amadé a été interpelé et placé en garde à vue par la PAF (police de l’air et des frontières), car il ne peut justifier de son hébergement pour les premiers jours de son séjour. Sa soeur, avait effectivement réservé des nuits d’hôtel pour tout son séjour en France, mais les avait décommandées pour la période qu’il devait passer dans la belle famille de son frère.

Amadé est ensuite dépossédé de son passeport, de son billet d’avion retour et de son téléphone portable dès l’entame de la procédure. Il n’a alors aucun moyen de communiquer avec le monde extérieur durant tout le temps passé à l’aéroport. Mais, chose positive, il a le droit de passer un appel à une seule personne à partir d’un poste téléphonique. Il prévient alors sa belle-sœur Sonia.

Sonia contacte alors les autorités pour savoir ce qu’il manque au dossier pour qu’il soit conforme à la réglementation, mais sans succès. Elle ne pourra jamais rencontrer un seul représentant de la PAF. Mais les autorités ont dit à Amadé : il faut des réservations d’hôtel, ainsi que la justification financière qui permette d’assurer le paiement de son séjour pendant la période incriminée. Sonia, sous pression et profondément bouleversée par la situation, revient chez elle et repart vite à Roissy (à une heure et demie de chez elle), toujours en compagnie de son fils, mais aussi avec sa mère, pour présenter les réservations d’hôtel et un relevé bancaire montrant qu’elle pouvait prendre en charge le paiement des frais de séjour de son beau-frère. Mais ce n’est pas suffisant, et les représentants de l’autorité exigent que l’argent soit fourni, en liquide, de la main à la main entre Sonia et Amadé (tous les échanges entre Sonia et l’autorité de police se font par l’intermédiaire d’Amadé).

Sonia, sa maman et son fils repartent chez elles le samedi soir pour tenter de rassembler la somme requise, ce qui n’est pas très simple un week-end, les cartes bancaires de Sonia et de sa mère ne permettant pas de retirer la somme nécessaire. La solidarité familiale permet de rassembler la somme requise, et le dimanche matin, retour à Roissy.

Amadé a passé la nuit dans une ZAPI (zone d’attente pour personnes en instance), lieu qui lui avait été présenté comme un hôtel par la PAF, et il reçoit d’une personne de la Croix Rouge une carte téléphonique de 7,5€  …

Sonia remet l’argent à Amadé, pour qu’il le montre à la PAF. On lui répond qu’il manque 120 €, somme correspondant à une journée de séjour. Sonia prend des engagements auprès des personnels de la ZAPI, fait des propositions pour assurer le suivi du séjour par la gendarmerie de sa commune et s’engage à régulariser la situation par la fourniture d’un certificat d’hébergement. Amadé ne peut donc pas sortir ce dimanche, mais le lundi devrait être favorable à sa sortie … c’était sans compter sur le zèle de certains agents de la PAF qui ont pris la décision de reconduire à la frontière le jeune Amadé, à qui on annonce son retour pour le lundi à 9h15.

Et pendant qu’on informait Amadé de cette décision, on faisait intervenir le «gentil de service» auprès de Sonia, le policier rencontré la veille, qui lui expliquait que, si la somme ne permet pas à Amadé de sortir, au pire, dans quatre jours, selon la réglementation, le jugement serait favorable à la sortie de Amadé, puisque les conditions seraient alors rassemblées, et la présence d’un avocat est inutile puisque le dossier est simple à traiter.

Une personne de la Croix Rouge, intervenue auprès de Amadé, lui avait dit la même chose, c’est à dire, au pire, le jugement devrait régler le problème …

Mais le lundi matin, très tôt, Amadé était dans une salle de la PAF à l’aéroport de Roissy, en attendant son départ pour Alger. Amadé, résigné, mais surtout humilié, n’oppose aucune réticence à son départ, il n’a qu’une envie, que tout cela cesse. Les agents de la PAF ont mystérieusement «oublié» de l’informer de ses droits, en particulier, la possibilité qu’il avait de refuser ce départ. Ses bagages avaient été retirés par sa belle sœur, et il n’a pas pu les récupérer étant donné le délai entre la décision du retour et son départ. Et le fait qu’il reparte sans ses bagages n’a préoccupé aucun membre de la PAF …

Dans ces conditions de fatigue psychologique et physique, la préoccupation principale de Amadé est de savoir comment il pourra rejoindre son pays à partir d’Alger, puisqu’il ne dispose ni de son passeport, qu’on ne lui a pas rendu, ni de son billet retour, prévu initialement pour fin octobre.

Alger étant son lieu de transit, mais pas son pays, on l’informe que ce sont les autorités algériennes qui se chargeront du retour d’Alger à son pays, le commandant de bord du vol ayant en sa possession le passeport et le billet retour.

Dans la salle de la PAF où il se trouve, un agent de la police vient avec un document et demande à Amadé de le signer. C’est une reconnaissance de dette, au profit d’Air Algérie, correspondant aux «frais de séjour» de Amadé en zone d’attente, que la compagnie aérienne doit prendre en charge, selon la règlementation en vigueur.

Le papier n’est pas renseigné du montant de cette reconnaissance de dette. Amadé téléphone à la belle famille de son frère qui lui conseille de ne pas signer le document. Ce qu’il fait, en écrivant sur le document qu’il refuse de signer car la somme n’est pas indiquée. Une copie lui est remise.

Arrivé à Alger, Amadé apprend qu’il n’y a pas d’avion pour rejoindre son pays avant le mercredi, et que tous les frais de séjour à Alger en attendant le mercredi seront à sa charge … Une personne de la compagnie aérienne l’informe qu’il devra racheter un billet retour pour son pays, car la reconnaissance de dette qu’il a signée en France est déductible de son billet de retour existant … Amadé informe son interlocuteur qu’il n’a signé aucun document. L’interlocuteur demande à vérifier, lui prend la copie du document et la déchire devant lui sans autres explications.

Ses belles vacances en France (pays des Droits de l’Homme et dont la devise est Liberté –Égalité-Fraternité) se seront donc résumées à deux jours de séjour en ZAPI, zone d’attente qui n’a rien d’un lieu touristique, et trois jours à Alger, et en prime tentative d’extorsion d’argent (reconnaissance de dette) et divers mensonges formulés par des personnes devant représenter l’autorité française. La France, un des premiers pays touristiques, qui se vante d’un accueil remarquable, ne semble pas appliquer ces principes pour tous les touristes. Publicité mensongère …

Quelles leçons peut-on retenir de cette expérience douloureuse.

  • La première : si vous devez accueillir des personnes pour un séjour touristique, évitez de prévoir une arrivée pendant un week-end. Les autorités de police sont seules, et, selon les interlocuteurs, appliquent le droit avec certaines approximations. Dans la situation décrite, le droit a été bafoué à plusieurs reprises. Amadé a été humilié, ainsi que Sonia et sa famille, puisque les informations contradictoires reçues au cours de ces deux journées n’ont pas permis de prendre la mesure de ce qui se passait, à savoir que les autorités avaient décidé le retour quoiqu’il arrive dès le lundi matin.
  • La seconde : éviter de prendre des vols avec une escale dans un pays en dehors de l’UE. L’idéal est le vol direct, car pour les cas pires, la personne retourne directement dans son pays.
  • La troisième : en France, il semblerait que pour certains pays de provenance, les autorités de police aux frontières soient formées pour considérer qu’un touriste est un migrant potentiel. Ainsi, le retour de Amadé sera certainement comptabilisé (dans les statistiques chères à nos autorités politiques) comme le retour d’un migrant en situation irrégulière. Et le comportement des personnels de l’autorité de police va dans le sens de cette observation. Outre le tutoiement systématique, Amadé a dû être fouillé, et, à la personne qui avait des difficultés pour ouvrir son bagage cabine, Amadé a proposé de l’aider. Il s’est entendu répondre : «Me colle pas … dégage et laisse moi tranquille !». Amadé n’était pas bienvenu chez nous, il n’était pas touriste, il était migrant en situation irrégulière …
  • La quatrième est plus subtile et insidieuse : quelle que soient les situations observées aux frontières, tous les individus doivent être protégés par le droit, les droits humains universels, mais aussi le droit français. Et les autorités doivent systématiquement informer les personnes placées en garde à vue de leurs droits. Au lieu de cela, tout est fait, pendant le week end, pour que les procédures ne soient pas respectées et permettent aux autorités de faire du chiffre. À aucun moment il n’a été proposé à Amadé ou à Sonia sa belle-soeur une aide quelconque pour sa défense. Le «gentil de service» a même dit à Sonia qu’il n’était pas nécessaire de faire appel à un avocat étant donnée la simplicité de la situation … Une personne de la Croix Rouge est intervenue, elle était plutôt rassurante et pensait que la situation allait s’arranger. Elle a été mal informée elle aussi. Les autorités ont abusé Amadé, Sonia et la représentante de la Croix Rouge, en distillant des informations contradictoires au cours de ces deux journées. Amadé et Sonia ont été humilié-e-s. L’humiliation de Amadé pourrait être néfaste pour notre pays. Ce jeune employé d’une entreprise agroalimentaire de son pays pourrait avoir un jour à traiter des accords avec notre pays sur des sujets divers. Dans quel état d’esprit se trouvera t-il alors, s’il se remémore cet épisode douloureux de sa vie. Un échange avec lui montre qu’il garde tout le respect qu’il accordait à notre pays, parlant plutôt d’un incident malheureux. Mais il n’est pas certain que, dans des cas similaires, les personnes concernées restent dans les mêmes dispositions. Il ne faut pas oublier que l’humiliation est toujours l’amorce d’une bombe à retardement …

Les droits élémentaires ont été bafoués à plusieurs reprises :

  • aucune information n’est donnée sur les moyens dont dispose Amadé pour défendre sa situation,
  • les informations ne sont pas les mêmes selon qu’elles sont données à Amadé ou à Sonia, voire à la représentante de la Croix Rouge,
  • demande d’argent liquide, alors qu’il est interdit en France de payer en liquide des sommes supérieures à 1500 €
  • décision du retour prise sans informer de la possibilité, selon le droit, de refuser ce retour pour attendre un jugement après 4 jours de garde à vue,
  • le billet de retour dont disposait Amadé est confisqué et fourni au commandant de bord de la compagnie aérienne, et on autorise la police à faire signer, par les expulsés, dans ses locaux, une reconnaissance de dette au profit de la compagnie aérienne, sans montant indiqué,
  • désintérêt total de la façon dont se déroule le retour, sachant que, dans le cas de Amadé, il ne peut rejoindre son pays à partir d’Alger que trois jours après son renvoi.
  • Enfin, détail important : quand Amadé a pu récupérer son passeport lors de son voyage d’Alger vers son pays subsaharien, il a constaté qu’un tampon avait été apposé sur celui-ci avec les mentions « (E) » et « (G) », mentions qui signifient qu’il n’avait pas de lieu d’hébergement ni les moyens de subsistance pour assurer son séjour en France … et le tampon portait la date de son arrivée à Roissy. C’est à dire que, dès sa descente d’avion, il avait été décidé de le reconduire à la frontière, et la présence de sa belle-sœur venait un peu perturber cette situation. C’est certainement pour cette raison que Sonia a eu des informations contradictoires tout au long de ces deux jours, allant même jusqu’à lui dire que la présence d’un avocat n’était pas nécessaire « étant donné la simplicité du dossier pour une sortie imminente de Amadé » …

Voilà une belle histoire de vacances dans notre beau pays … quelque peu écourtée.

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