Brève 2024 – La dignité en suspens : « Nous n’avons jamais été aussi mal traitées de notre vie »

Publié le 19 Déc 2024

Modifié le 26 Jan 2026



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Lors de ma première permanence téléphonique pour l’Anafé, j’échange avec une femme péruvienne, Julia (prénom d’emprunt), en route pour des vacances familiales en Espagne. À son arrivée en France, elle a été enfermée dans la zone d’attente de Roissy.

Elle me décrit des conditions de maintien humiliantes. Plusieurs femmes latino-américaines, y compris elle-même, ont affirmé n’avoir « jamais été aussi mal traitées de leur vie ». Chacune à leur tour, elles évoquent les mêmes difficultés : les punaises de lit qui les empêchent de dormir, la saleté des chambres et des douches, ainsi qu’un sentiment constant de danger dû à la mixité des espaces sanitaires. La plupart des femmes évitent même de se doucher par peur. En effet, les douches sont dans le couloir, qui est également un espace où des groupes d’hommes sont amassés et se retrouvent régulièrement pour discuter.

Julia m’explique ensuite que l’ensemble de ses bagages, y compris ses chaussures et ses sous-vêtements, lui ont été confisqués, l’empêchant de se changer depuis son arrivée.

Elle ne comprend pas pourquoi elle est maintenue. Avocate dans son pays avec des ressources suffisantes, elle n’a pas présenté lors du contrôle à la frontière d’attestation d’hébergement. Elle prévoyait de séjourner chez des membres de sa famille en Espagne et de réserver des hôtels au cours de son voyage si nécessaire. Néanmoins, cette situation lui a rappelé qu’en provenance de certains pays, l’imprévu n’est jamais une option, même en vacances.

Consciente des violations de ses droits fondamentaux du fait de son activité professionnelle, davantage encore que les autres femmes qu’elle a rencontrées au cours de son maintien, elle se sent rapidement responsable de demander des explications à la police aux frontières (PAF) non seulement sur sa situation, sur la procédure, mais aussi sur ces conditions de maintien indignes. À chaque question, les policiers lui répondent en criant en français. Plus elle peine à comprendre, plus ils s’énervent et lui adressent, en espagnol, des insultes sexistes et racistes : « sale pute », « les femmes comme vous n’ont rien à faire en Europe », « rentre dans ton pays ». Alors qu’aucun interprète ne sera intervenu depuis son arrivée à l’aéroport pour lui expliquer la procédure en espagnol, ces insultes sont alors les seuls propos qu’elle entend dans la langue qu’elle comprend.

Julia me raconte un épisode de violence qui l’a marquée aussi bien physiquement que psychologiquement. Un policier en civil, seul, l’a suivie dans le couloir de la zone d’attente et, devant une autre femme maintenue, l’a de nouveau insultée et lui a claqué une porte sur le dos. Cet évènement lui a laissé des marques sur le dos, douloureuses et encore visibles. Mais elle est consciente que personne ne la croira, ce n’est que sa parole contre celle d’un membre de la police.

Désespérée et éprouvée par l’accueil européen, son unique volonté est de rentrer au Pérou. Cependant, même ce retour semble hors de portée. Car, depuis qu’elle a exprimé ce souhait – qui par ailleurs est un droit prévu en zone d’attente[1], deux jours avant notre échange téléphonique, la police n’a pas donné suite à sa demande, lui disant qu’elle doit continuer d’attendre. Si elle a bien compris une chose en zone d’attente, c’est qu’ici, ce n’est pas elle qui a le pouvoir de décider de son sort.

Ce témoignage illustre une réalité que j’ai découverte dès ma première activité de terrain pour l’Anafé : le maintien en zone d’attente est souvent synonyme de suspension de la dignité de la personne. Dans cet espace, on attend que l’administration décide de notre sort, mais aussi le moment où l’on retrouvera le statut de personne digne de droits aux yeux des autorités françaises.

Marie, intervenante Anafé, 2024


[1] Article L. 343-1 CESEDA.

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