Brève 2023 – Et le serment d’Hippocrate dans tout ça ?

Publié le 31 Mar 2023

Modifié le 27 Jan 2026



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La zone d’attente de Roissy (ZAPI 3) est la seule à disposer d’une unité médicale, dans laquelle les personnes maintenues peuvent se rendre en cas de problème de santé. En théorie, l’accès aux soins paraît donc plus simple et rapide pour les personnes maintenues dans la ZAPI 3 que dans les autres zones d’attente françaises. De fait, celles qui éprouvent le besoin de voir un médecin n’ont normalement qu’à sonner à la porte de l’unité médicale (au rez-de-chaussée du lieu d’hébergement), expliquer leur situation et attendre d’être prises en charge. 

En réalité, l’accès aux soins dans ce lieu d’enfermement est tout autre, comme j’ai pu l’observer lors de ma seconde permanence juridique en ZAPI 3, en janvier 2023. 

Le début de la permanence étant plutôt calme, ma binôme et moi décidons d’aller discuter avec les personnes maintenues qui se trouvent dans les couloirs, afin de nous présenter et savoir si certaines veulent que l’on échange au sujet de leur situation. 

Je rencontre ainsi Assim1 qui me dit en anglais que Ridwan a de fortes douleurs abdominales. Ridwan ne parlant qu’arabe, Assim traduit nos échanges. 

Ridwan m’explique qu’il a une maladie qui nécessite un traitement régulier mais qu’il n’a presque plus de médicaments (il me montre plusieurs plaquettes de pilules, presque vides). Il possède une ordonnance en anglais et veut voir le médecin pour qu’il lui donne accès à son traitement. Ridwan est déjà allé le voir trois fois, sans succès.

Jugeant ne pas avoir été examiné correctement et n’ayant toujours pas son traitement, il a sollicité l’aide de son ami Assim, puis l’aide de l’Anafé.

Il me demande si je peux l’accompagner pour expliquer la situation en français, chose que j’accepte. En effet, l’une des missions de l’Anafé est de veiller au respect du droit à la santé en zone d’attente, ce qui passe par un accès effectif au médecin et aux soins. 

Nous descendons donc tous les trois jusqu’à l’unité médicale. Après avoir sonné à la porte, le médecin ouvre rapidement. Sans prêter la moindre attention à ce que je tente de lui expliquer, il pose immédiatement son regard sur Ridwan. 

Le médecin se met à crier : « J’ai pas que ça à faire, j’ai déjà vu ce monsieur il n’a mal nulle part ! ». Il lui demande ensuite très agressivement ses papiers (en sachant que Ridwan ne parle pas un mot de français), avant de lui ordonner de rentrer dans la salle, avec de grands gestes toujours agressifs.

Lorsque Ridwan entre dans le cabinet médical, je sens tout de suite de l’air sur mon visage accompagné d’un fort bruit sec, provenant de la porte que le médecin vient de me claquer au nez.

Le temps de me remettre de ma stupéfaction, je me retourne vers Assim. Me voyant interloquée et les yeux écarquillés, il a un petit rire et me dit en anglais : « Tu vois, c’est comme ça qu’on nous traite ici ». 

Le médecin ne m’a ni écoutée, ni regardée, et nous n’avons eu le droit ni à un bonjour ni à un au revoir. Tout cela ne dure que quelques minutes mais me choque beaucoup. 

Je ne sais pas si le médecin se comporte de la sorte avec moi car je suis intervenante Anafé ou parce qu’il me prend pour une personne maintenue, mais dans tous les cas, son attitude est à l’opposé de celle que l’on peut raisonnablement attendre d’un soignant, censé être bienveillant et à l’écoute. Sa première mission devrait être de soigner sans distinction, ni discrimination. 

Après ce choc lié au sérieux manque de politesse et de professionnalisme que je viens d’observer, un lourd sentiment d’insécurité pour les personnes maintenues se développe en moi. 

Je réalise ce jour-là qu’au sein de la zone d’attente, le médecin peut aussi parfois faire partie de ce système répressif qui traite les personnes maintenues comme des criminels. En ZAPI 3, les personnes maintenues ne semblent pouvoir compter sur personne, pas même le personnel médical.

Je n’ai pas revu Ridwan pour lui demander comment sa consultation s’est déroulée.

Leïla, intervenante Anafé, 2023

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