Brève 2022 – Pas d’intérêt supérieur pour les « grands » enfants

Publié le 02 Sep 2022

Modifié le 28 Jan 2026



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Première activité de terrain à l’Anafé : observer une audience du juge des libertés et de la détention dans l’annexe du tribunal judiciaire de Bobigny accolée à la zone d’attente de Roissy. A mon arrivée, après un rapide contrôle de mon sac par la police aux frontières, je m’installe dans la salle d’audience, devant la fenêtre qui donne sur le parking, sans que les agents ne prêtent beaucoup d’attention à ma présence. A travers le hall, où ces derniers plaisantent et se racontent leurs aventures du week-end, j’aperçois les personnes maintenues qui patientent en somnolant dans une autre pièce. Je me demande depuis combien de temps elles sont là, sachant que l’audience ne doit pas débuter avant une bonne demi-heure. Une femme fume plusieurs cigarettes avant de rentrer dans le bâtiment. Elle s’installe sur un banc dédié au public et me sourit derrière son masque. Lorsque l’avocate de l’administration arrive à son tour, la femme s’approche d’elle et lui indique avec un brin de malice qu’elle est là pour accompagner un « grand mineur » qui est venu pour des « raisons économiques ». Je devine qu’elle est l’administratrice ad hoc (AAH) d’un mineur isolé dont le dossier sera jugé lors de l’audience. Sa remarque me gêne : par « grand », j’espère qu’elle désigne la taille. Je me demande également quel intérêt elle peut avoir à dire cela à l’avocate de l’administration qui va sans doute demander la prolongation du maintien en zone de d’attente, c’est-à-dire de l’enfermement, de ce mineur isolé. Alors que les avocats de la défense se font désirer, les personnes maintenues sont escortées dans la salle d’audience.

Amin[1] s’installe juste en face de moi. Il n’est pas franchement grand. L’administratrice ad hoc ne fait pas un tant soit peu attention à lui, elle pianote sur son téléphone tandis qu’Amin laisse traîner son regard dans la pièce. L’audience débute par l’étude de son dossier, je comprends qu’il connaît déjà tous les recoins de la salle d’audience, il y a déjà été entendu il y a 8 jours. Cela fait bientôt deux semaines que cet adolescent égyptien de 17 ans est enfermé dans la zone d’attente de Roissy.  Grâce à son interprète consciencieux et malgré le bruit de la climatisation, il explique à la juge qu’il a pu échanger la veille avec son père au téléphone et que celui-ci souhaite qu’il puisse rester en France. Amin explique que ce sont ses parents qui ont organisé son voyage pour qu’il puisse avoir un meilleur avenir. Il demande à la juge de le libérer. Son administratrice ad hoc prend la parole pour quelques secondes, recyclant les formules utilisées auparavant : c’est un « grand mineur » qui est là pour des « raisons économiques ». Elle demande néanmoins qu’il soit remis au parquet des mineurs. Pour l’avocate de l’administration, cette idée parait saugrenue puisque « vue la situation des mineurs non accompagnés en France, il sera mieux en Egypte ».

Amin retourne s’asseoir en face de moi, l’étude de sa situation aura duré moins de dix minutes. J’ai l’impression qu’il me fixe, le vague à l’âme, je suis un peu désarçonné. Mais je comprends vite que ce n’est pas moi qu’il regarde, mais la fenêtre derrière moi, la lumière, l’extérieur. Résigné, il semble avoir compris ce que l’avocate de permanence se permettra de m’indiquer à la pause : « il n’y aura pas de miracle aujourd’hui ». Je sors prendre l’air en attendant la reprise de la séance. Je pense à Amin, au projet que ses parents ont élaboré pour lui offrir d’autres perspectives, à l’argent qu’ils ont dû investir dans son trajet, à son probable retour à la case départ, à ces deux semaines qu’il a passé enfermé à redouter son inéluctable renvoi, au contact permanent de la police, de la détresse d’adultes inconnus, du brouhaha des haut-parleurs crachant une langue qu’il ne comprend pas. Je suis interrompu dans mes pensées par l’AAH qui veut me poser une question concernant les permanences de l’Anafé en ZAPI. Sans que je la relance sur l’audience du jour, elle se met à parler d’Amin et reprend les arguments de l’administration : « de toute façon il finira dans un hôtel mal fréquenté à Saint-Denis et sera mis à la rue dans 6 mois, il sera mieux en Egypte ». Elle finit par s’étonner que les parents d’Amin ne l’aient pas contacté plus tôt : « nous les européens, jamais on laisserait nos enfants partir à l’autre bout du monde sans les appeler, eux ils s’en foutent ». Puis elle me dit qu’en ce moment « c’est la dèche ». Alors que j’écarquille les yeux et que je fais mine de ne pas comprendre, elle complète avec un brin d’amertume : « depuis le covid on a de moins en moins de mineurs isolés en zone d’attente ». Écœuré par ces propos totalement déplacés, je mets fin à la conversation et m’éloigne sur le parking. Cet échange m’a glacé, je découvre le décalage abyssal qui existe entre la fonction initiale de l’administrateur/trice ad hoc (accompagner les mineurs isolés en veillant à leur intérêt supérieur en tant qu’enfant) et le manque total de bienveillance, d’empathie et tout simplement d’humanité exprimé par cette personne qui en arrive à se plaindre de n’être pas assez sollicitée.

« Grand » ou pas, Amin est un enfant, bien que cela semble embêter pas mal de monde : l’AAH, l’avocate de l’administration, la PAF… et la juge.  En effet, celle-ci se prononce pour le maintien d’Amin en zone d’attente avant son réacheminent vers l’Egypte où il ne court, selon elle, aucune menace. « Le danger serait plutôt qu’il finisse à la rue en France après une prise en charge incertaine de l’aide sociale à l’enfance » conclut la juge sans aucune once de cynisme. Qu’est-ce qu’Amin peut bien y faire si les services départementaux de protection des mineurs en France sont défaillants ? Est-ce aux mineurs isolés étrangers de payer les pots cassés ? Il est 14h06, pour la première fois depuis 3 heures, l’AAH s’adresse au mineur par le truchement de l’interprète, pour lui expliquer la décision. Amin se contente de hocher la tête, il avait déjà bien compris.

Si la situation d’Amin n’a malheureusement rien d’exceptionnelle, et qu’il fait même parti des « chanceux » dont la minorité n’a pas été contestée, elle symbolise l’indifférence assumée de la France vis-à-vis des mineurs isolés étrangers qui se présentent à ses frontières. Surtout, elle souligne l’absurdité de la position défendue successivement par l’AAH, l’administration et la juge : un enfant serait plus en sécurité enfermé dans un lieu de privation de liberté et renvoyé dans un pays qu’il a fui qu’elle qu’en soit la raison que placé dans les services sociaux dédiés à la protection de l’enfance.  Au lieu de remédier à la défaillance structurelle du dispositif d’aide sociale à l’enfance, l’administration l’utilise comme argument pour justifier l’enfermement de mineurs étrangers en zone d’attente, et in fine leur renvoi sans garanties de leur sécurité. Ce continuum d’exclusion est validé par l’hypocrisie du dispositif de l’AAH qui accompagne l’enfant dans la direction choisie par l’administration aux dépens de la défense de son intérêt supérieur.

Je quitte l’annexe du tribunal en pensant aux parents d’Amin pour qui ce voyage était, selon ses dires, un geste d’amour et de désespoir, auquel les autorités françaises ont répondu d’un simple revers de la main.

Valentin, Intervenant Anafé, 2022


[1] Prénom d’emprunt.

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