Brève 2021 – Les permanences téléphoniques
Toutes les semaines, deux intervenant.e.s de l’Anafé tiennent en binôme une ou plusieurs permanences téléphoniques qui permettent, entre autres, d’atteindre les personnes maintenues dans les zones d’attente hors Roissy-Charles de Gaulle, où l’association dispose d’un local. Chaque permanence commence par un « tour de France » téléphonique des postes de la police aux frontières (PAF) afin de savoir si des personnes sont effectivement maintenues. Le cas échéant, une course contre-la-montre peut parfois s’engager afin d’éviter un « réacheminement » aux conséquences potentiellement désastreuses. L’urgence, l’attitude des autorités et les conditions d’intervention restreignent néanmoins drastiquement la possibilité de contrôler effectivement le respect des droits.
Ce matin, le poste de la police aux frontières de l’aéroport de Bordeaux – Mérignac ne répond pas. Un essai, deux puis trois, toujours rien. Nous sommes au début du mois d’août, ce qui explique peut-être cette absence de réponse.
Il est environ onze heures quand un agent décroche enfin. Il nous indique qu’une personne arrivée le matin même est maintenue en zone d’attente et que son renvoi vers Athènes se fera en début d’après-midi. Malgré nos demandes, c’est la seule information que nous obtiendrons : la PAF n’a aucune obligation de coopérer avec l’Anafé et ne se prive pas de nous le rappeler.
Aussitôt, ma binôme et moi décidons d’appeler la cabine téléphonique, seul lien dont nous disposons avec la zone exigüe d’une quinzaine de mètres carrés où sont maintenues les personnes à l’aéroport Bordeaux. Un homme nous répond. Il ne parle pas français et très légèrement anglais. Nous arrivons à comprendre qu’il est Kurde et vient de Syrie. Surtout, il veut déposer une demande d’asile.
Il y a donc urgence, car si la police entend le renvoyer, c’est que sa demande d’asile n’a pas été enregistrée.
Simultanément, l’un de nous contacte un interprète afin qu’il récupère les informations nécessaires et informe l’homme de ses droits. L’autre rappelle la police pour leur faire part de la situation. Or, « malheureusement », il n’y a aujourd’hui qu’un seul officier compétent pour enregistrer les demandes d’asile sur l’aéroport et ce dernier est… en pause. Nous insistons pour lui parler, l’agent au téléphone raccroche.
L’interprète nous rappelle et confirme les informations : l’homme maintenu est Kurde, il a 23 ans et est originaire d’une ville syrienne dans la zone occupée par l’armée turque. Il veut rejoindre son frère en Allemagne pour y demander l’asile, ce qu’il ne souhaite pas faire en Grèce par crainte d’être expulsé vers la Turquie. S’il n’a pas d’autres choix, il déposera sa demande d’asile en France.
Il est midi passé, le temps presse. L’heure du renvoi se rapproche et dans l’ombre tout peut arriver. Nous nous relayons pour appeler la PAF et la cabine à intervalles réguliers et nous nous préparons à saisir autorités et l’Ofpra en urgence quand, aux alentours de quatorze heures, l’agent tant attendu déccroche enfin : le contat avec un interprête est en train d’être pris et la demande d’asile va être enregistrée. Soulagement.
Mais le répit est de courte durée. L’interprète nous rappelle peu après : l’homme ne veut finalement plus déposer de demande d’asile en France. La raison ? La police lui a expliqué qu’il pourrait, dans ce cas, rester jusqu’à vingt jours en zone d’attente. Par ailleurs, il dit être inquiêt car il n’a aucun document pour prouver ses craintes. Ce n’est pourtant pas nécessaire pour déposer une demande d’asile.
Nous demandons à l’interprète de le rappeler, encore une fois, pour lui réexpliquer la procédure, ses droits, la possibilité de repartir à tout moment par la suite : rien à faire, il prendra le vol prévu cet après-midi. Angoissé à l’idée de rester aussi longtemps privé de liberté dans ces conditions, il préfère retourner en Grèce et trouver un autre moyen de se rendre en Allemagne.
Impossible de savoir la manière dont la PAF lui a présenté ses droits et la procédure. Impossible d’avoir accès aux décisions qui lui ont été remises, son téléphone lui ayant été confisqué. Impossible de savoir si l’interprête contacté par la police lui a bien traduit les informations et, au demeurrant, quelles informations. Surtout, impossible d’établir un contact serein pour échanger et réfléchir à la situation et à ses conséquences.
Il est quinze heures, la permanence continue et un sentiment d’impuissance nous gagne. Qu’aurions-nous pu faire de plus ? Que deviendra ce jeune homme et tentera-t-il de gagner le Nord de l’Europe par des voies terrestres toujours plus dangereuses ? Mais déjà le téléphone sonne à nouveau, la demande d’asile d’une femme maintenue à Roissy vient d’être rejetée. Nous commençons un nouvel entretien.
Augustin, intervenant Anafé, 2021
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