Brève 2020 – Vous ne pouvez pas demander l’asile
Le samedi 11 janvier 2014, je reçois un mail d’une personne de Forum Réfugiés, présente au centre de rétention (CRA) du Canet à Marseille, pour m’informer qu’un guinéen est en zone d’attente depuis vendredi soir (au Canet, la zone d’attente est attenante au CRA).
En milieu d’après-midi, elle m’envoie un autre mail pour me dire qu’elle ne parvient pas à le joindre ; elle cherche à connaître sa situation pour m’en informer avant que je vienne lui rendre visite, en tant que visiteur agréé pour le compte de l’Anafé.
Et elle m’appelle en fin d’après-midi : « la PAF m’a dit qu’il est allé reconnaître le corps ! » Nous comprenons alors qu’ils étaient deux passagers dits « clandestins » sur un bateau et que l’un d’eux est mort noyé. Voici mot à mot le récit que j’ai recueilli du survivant.
| Récit par A du voyage de A et B : la mort en bout de course Le dimanche 15 décembre 2013 nous sommes montés sur un cargo devant Dakar. Nous avons été découverts au bout de trois jours, nous avons été enfermés dans une chambre, le cuisinier nous apportait à manger. Il en a été ainsi tout au long du voyage. Lors de trois escales successives, à Anvers, au Portugal et à Gênes, la police nous a dit que nous ne pouvions pas descendre à terre, ni demander l’asile, car nous n’avions pas de papiers. Le vendredi 10 janvier vers 10h le bateau a accosté dans le port de Marseille. Des policiers se sont présentés sur le bateau et nous ont dit qu’ils venaient relever nos empreintes et prendre des photos d’identité. On a redit aux policiers la même chose qu’en Italie : si on ne descend pas du bateau on ne donne pas nos empreintes et la photo d’identité. Ils nous ont dit d’accord, mais on va vous mettre les menottes. On a accepté, c’était la première fois qu’on nous faisait descendre du bateau. Ils nous ont emmenés dans un bureau de la police aux frontières. Ils ont pris nos empreintes et fait la photo d’identité, ils ont rempli des imprimés et ils nous ont dit de signer le papier de refus d’entrer. On a refusé et dit que nous voulions demander l’asile. Ils nous ont répondu : « Ce n’est pas notre devoir, notre devoir c’est juste de vous faire signer le papier de refus d’entrée et de prendre vos empreintes et la photo d’identité. » Ils ont dit que du fait que la Belgique, le Portugal et l’Italie ont refusé ils ne peuvent pas nous accepter pour rentrer en France. B a dit plusieurs fois : « Je préfère mourir que de retourner sur le bateau. » Ils ont dit aussi en France il y a beaucoup d’étrangers qui font le trafic, qu’il y a du chômage… Finalement on a signé le document, ils nous en ont remis un exemplaire et ils ont gardé une copie. Après avoir signé le papier ils nous ont donné un repas du riz, du pain, du café… On est resté jusqu’à environ 17h et ils nous ont ramenés jusqu’à la chambre du bateau et nous avons été enfermés ; les policiers sont repartis. On a discuté et on a décidé d’essayer de sortir de cette chambre pour tenter de nous échapper du bateau. La fenêtre de la chambre avait des barreaux mais l’ouverture de la fenêtre n’était pas bloquée. L’espace entre les 2 barreaux était étroit mais on a tous les deux réussi à se faufiler entre les barreaux. Personne ne nous a vu sortir, tout l’équipage était occupé aux manœuvres. On est allé se cacher vers le pont. On a attendu pour sauter dans l’eau que le bateau arrive à la sortie du port. Quand on a vu la sortie on a sauté, on a nagé tous les deux pour rejoindre la digue (grosses pierres). Mon ami s’est noyé. Moi j’ai réussi à monter sur la digue. Les policiers m’ont ramené menotté dans leurs bureaux, ils ont pris ma déclaration. Ils m’ont amené dans le centre de la zone d’attente (le samedi). Ils ont dit maintenant ils vont essayer de m’aider pour faire une demande d’asile. |
L’Anafé a demandé au ministre de l’intérieur de diligenter une enquête sur cette tragique noyade et de tirer toutes les conséquences de ce drame. L’enquête du Parquet de Marseille a conclu à un « accident de la circulation ». Une plainte avec constitution de partie civile a été déposée auprès du juge d’instruction afin que la responsabilité des autorités françaises dans la noyade de B soit reconnue. Début 2021, l’instruction était toujours en cours.
Michel, Visiteur Anafé, 2020
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