Brève 2020 – Ma première fois en ZAPI
Un morceau de pelouse fatiguée, un bâtiment blanc d’un étage aux fenêtres étroites et tout autour, un haut grillage vert : c’est la ZAPI 3, le lieu d’hébergement des étrangers qui, arrivés à Roissy, ont été interdits d’entrée sur le territoire français et qui se retrouvent alors bloqués en « zone d’attente ». Une sorte de no man’s land à quelques mètres des pistes de Roissy I, gérée par la police aux frontières (la PAF), où se joue souvent en quelques heures, parfois quelque jours, le sort des personnes qui y sont maintenues, remises dans un avion sans avoir pu vraiment faire valoir leurs droits, déférées devant un juge sans trop comprendre pourquoi, recalées du droit d’asile…
En ce mois de février 2020, la ZAPI 3 (pour Zone d’attente pour personnes en instance) abrite une cinquantaine de personnes – des hommes en majorité, des femmes, des familles avec enfants, des mineurs isolés étrangers… « L’hôtel », comme il est pompeusement appelé par les autorités, peut accueillir au total 178 personnes dans des chambres spartiates – deux lits simples et des étagères de rangement. Femmes et hommes sont dans des couloirs distincts, situés de part et d’autre du palier central. Quelques chambres plus grandes sont réservées aux familles.
Pour entrer en ZAPI, il faut montrer patte blanche, sonner à une porte extérieure, se présenter à l’interphone, franchir un sas, montrer ses papiers à la PAF… Les familles ou les proches venus visiter des personnes bloquées, avaient entendu parler d’un hôtel. Le choc. Souvent les personnes maintenues ont été interdites d’entrée parce qu’il leur manquait une attestation d’hébergement, une réservation d’hôtel, une assurance santé couvrant tout leur séjour… D’autres, fuyant leur pays et les menaces qui pèsent sur elles, se sont présentées avec de faux papiers ou sans aucun document, avec l’intention de demander l’asile. Toutes se retrouvent dans ce lieu fermé, quasiment une prison, comme si elles représentaient un danger imminent.
En tant que bénévoles de l’Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières des étrangers) qui tient une permanence juridique en ZAPI, nous entrons plus facilement. En échange d’une pièce d’identité, nous avons droit à un badge qui va nous permettre de franchir les différents sas à l’intérieur du bâtiment.
Tout de suite, une odeur vous saisit. Odeur indéfinissable, lourde, de renfermé, mêlée à une odeur âcre de détergent, sans doute les produits d’entretien. Dans cet « hôtel », on n’ouvre jamais les fenêtres. Elles sont toutes condamnées. Les plus grandes ont, en plus, des barreaux. Les petites, dans les chambres, ont la taille de meurtrières.
L’endroit n’est pas vraiment sale. D’une propreté approximative, il est plutôt glauque. Les murs, jaunes ou blancs, sont décrépis, les couleurs ont passé et la peinture s’écaille par plaques. On a installé des téléphones muraux pour les personnes maintenues. L’un d’eux attend d’être réparé. Les douches et les toilettes, alignées dans le couloir central du premier étage, sont nettoyées régulièrement. Mais faute d’aération, il flotte un air d’humidité.
Le lieu suinte l’ennui et la peur. Peur d’être remis à tout moment dans un avion, peur de devoir rester enfermé encore des jours, dans une incertitude qui mine. Ici, le temps ne passe pas. Rien à faire si ce n’est errer dans les couloirs, s’asseoir dans une salle commune déprimante où la télé diffuse des émissions en français, langue incompréhensible pour la plupart, faire quelques pas sur le bout de pelouse, attendre…
A l’étage, les personnes que l’on croise ressemblent à des ombres silencieuses, muettes, visage inquiet, l’air perdu. A l’aéroport, par le biais d’un interprète, la police leur a expliqué les raisons de leur maintien. Elle est aussi tenue de les informer de leurs droits. Mais cette partie-là est souvent squeezée…
Puis en ZAPI, c’est l’inconnu. Des affiches dans plusieurs langues sont apposées au mur, exposant la procédure en zone d’attente. Mais comment assimiler tout cela ? Sur le mur, il y a aussi la liste interminable des avocats du barreau de Seine-Saint-Denis, à contacter éventuellement. Mais comment choisir parmi des noms et des numéros de téléphone sans aucune indication particulière ?
En pénétrant en ZAPI, on réalise immédiatement une chose : la perte de repères des étrangers qui y sont transférés, tout juste débarqués de l’avion. Il n’y a pas d’interprète. Une procédure va suivre mais comment se retrouver dans le dédale des étapes et des termes juridiques ? Il y a bien un bureau de la Croix-Rouge ouvert nuit et jour. Mais il est chargé de gérer l’aspect hôtelier du lieu, non pas de conseiller juridiquement les personnes maintenues.
Lorsque l’on vient pour la première fois, on ressent vite une atmophère oppressante. Un grand silence règne dans le bâtiment apparemment paisible, soudain troublé par des appels diffusés par hauts-parleurs : ce sont les policiers de la PAF qui convoquent les personnes d’une voix forte – qui pour embarquer sur un vol retour, qui pour être transférées à la cour d’appel, au tribunal administratif, etc. Ils rappellent qu’une épée de Damoclés est suspendue en permanence.
La première fois en ZAPI, ce sont aussi des images qui vous restent en tête. Ce premier jour de permanence, dans le couloir, je vois une femme assise par terre, adossée au mur, sur un grand drap coloré. Elle-même est drapée dans un tissu bariolé. Cette Mauritanienne est venue voir son fils en Europe. C’est la première fois qu’elle quitte son pays. Il lui manquait des documents pour entrer. Elle ne parle que le peul. Elle se tient les tempes, fait signe qu’elle a mal à la tête, qu’elle n’en peut plus d’être ici. Tout à l’heure, elle ira au réfectoire mais elle ne mangera pas. A Nouakchott, elle est habituée à une tout autre nourriture. A côté d’elle, un autre femme venue d’Afrique s’est assise par terre. Elles ne se parlent pas, se regardent, semblent se comprendre. Scène de solidarité. Que pensera cette femme mauritanienne, qui sera finalement remise dans un avion pour Nouakchott, de ce pays qui l’a si mal accueillie ?
Autre scène. Dans le couloir Familles, une jeune mère, foulard sur la tête, regarde son fils de deux ans courir dans la salle de jeux. Elle lui sourit, l’encourage. Puis, lorsqu’elle vient dans le bureau de l’Anafé et se met à expliquer sa situation, les larmes lui montent aux yeux. Tchétchène, réfugiée avec son mari en Azerbaïdjan, tous deux se sont vus refuser l’entrée en France au titre du droit d’asile. Elle est paniquée à l’idée d’être renvoyée dans son pays où son mari est menacé. Grâce à l’intervention de l’Anafé, le couple aura droit, exceptionnellement, à un deuxième entretien avec un agent de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Et cette fois, il sera autorisé à entrer sur le territoire pour y déposer sa demande d’asile. Un long parcours semé d’embûches commence pour eux, après l’expérience traumatisante de la ZAPI.
Devant le local de l’Anafé, une petite file d’attente s’est déjà formée, avant même l’ouverture à dix heures. Des personnes qui veulent faire appel de la décision du juge de prolonger leur placement en zone d’attente, du refus d’entrée au titre de l’asile… Une personne maintenue vient aider une autre en faisant la traduction en arabe.
Dans la pièce confinée, toute la journée, ils vont défiler. Ils venaient en France ou faisaient escale en chemin vers un autre pays européen. Ils se sont retrouvés enfermés comme des délinquants, soupçonnés d’immigration illégale… La frontière s’est refermée sur eux, premières victimes de la volonté de fermeture des Etats.
Véronique, Intervenante Anafé, 2020
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