Brève 2020 – Barbara en ZA

Compte rendu de visite en ZA début février 2009

Publié le 02 Fév 2020

Modifié le 03 Fév 2026



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Ce compte rendu va prendre une forme un peu particulière…

En 2009, une grève générale a eu lieu en Guadeloupe pour une durée de 44 jours…, 1 mort… Grève générale en Guadeloupe, pas d’essence, les touristes prennent la fuite…

Mercredi 28 janvier à 16h05

Je me présente à la zone d’attente de l’aéroport de Pointe-à-Pitre ou je suis reçu par le brigadier-chef M., chef de poste.

L’accueil est plutôt sympathique et je commence à prendre des notes dans la ZA (12mètres carrés).

Le chef de poste a appelé son patron le commandant J. (cousin du député).

Il revient en me disant que le Commandant est avec le préfet, très occupés et me demande de revenir la semaine suivante.

En fait ils sont en train de recevoir quelques centaines de gendarmes et policiers venus à l’occasion du Carnaval… avec casques et boucliers… peut être plus pour les grévistes que pour les carnavaliers…

Mardi 3 février

Je me présente de nouveau à la porte de la ZA et je colle sous le nez de l’adjoint de sécurité ma carte de l’ANAFE, en lui suggérant d’appeler le chef de poste.

La fille pas aimable part avec la carte et revient avec le chef de poste, Brigadier-Chef C. : « C’est vous qui êtes venu il y a quatre mois nous faire des difficultés en nous posant des tas de questions ». Je lui dis bonjour en l’appelant par son nom, Brigadier-chef C..

Pas joyeux il demande comment je sais son nom.

Je le suis dans son bureau, assez petit où il y a déjà un brigadier-chef assis, il s’assoit. Il y a une chaise de vide qui occupe la place disponible et pour ne pas rester sur le pas de la porte je m’assoie.

Il m’engueule car il ne m’ « a pas autorisé à m’asseoir »…

Comme je lui demande à visiter la zone d’attente, à consulter le registre des maintenus il appelle le commandant J.

La communication est assez longue enfin il m’autorise à aller voir la zone d’attente, mais me précise que je ne dois pas parler à la personne qui y est… je peux la voir mais pas lui parler.

Je proteste et lui dit de rappeler le commandant. Nouvel appel assez long.

Je peux parler à la personne…une jeune femme fluette…

Elle me dit qu’elle s’appelle Barbara. Elle ne parle pas bien le français et je vais sortir car elle n’a pas l’air d’avoir envie de parler… en fait elle a peur…

Je la trouve très jeune et je lui explique que je ne suis pas un policier.

Elle me dit son âge : treize ans… elle est née en 1995… et elle est arrivée lundi soir… par un vol d’Air Caraïbe. Elle a vu sa maman qui vit en Guadeloupe et qui lui a apporté à manger.

Je demande au chef de poste comment une mineure de treize ans peut être maintenue en ZA dans un local plutôt inadapté.

Sa réponse est « vous savez cette pièce sert à tout, on y met n’importe qui, n’importe quoi »…

Je lui fais remarquer qu’à mon avis c’est en contradiction avec la loi. Il me répond qu’il ne connaît pas la loi (bizarre pour un brigadier-chef…).

Je demande à consulter le registre des maintenus mais il ne l’a pas, il faut aller au quart. Je ressors et je monte à l’étage supérieur et je rentre au quart.

L’accueil est plutôt différent et le Brigadier-Chef F. me remet le registre des maintenus et m’installe à une table pour que je puisse le consulter. Il répondra aimablement à toutes les questions que je lui poserais.

Je vois le Major D. chef de quart qui se prépare à partir (il est en train de se déshabiller et il remet sa chemise).

Depuis le premier janvier il y a eu trois personnes maintenues, une de Sainte Lucy et deux d’Haïti (dont Barbara). Barbara a été enregistrée en ZA lundi 2 février à 23h15 (heure d’arrivée de l’avion prévue pour 22h50).

Le procureur a été avisé et a désigné un administrateur ad hoc, il s’appelle P. et il est également Délégué du Procureur… est-ce normal ?

La petite a pu me donner le numéro de téléphone portable de sa mère que je vais appeler un peu plus tard en lui disant que je vais lui fixer un rendez-vous le lendemain matin.

J’appelle Marie D. du Gisti. Il doit être 23h chez elle… On discute et elle me dit d’aller voir le juge des enfants le mercredi matin pour lui signaler le cas et faire une saisine. Le portable de Patrick ne répond pas. Je me venge sur Serge W. Après j’appellerais Corinne (Amnesty Guadeloupe) puis Fred (président de la LDH).

Mercredi 3 février

Très tôt (pour moi) j’appelle Caroline M. (ANAFE) qui complète les informations de Marie.

J’essaye de joindre la mère mais je n’y arrive pas (erreur N°).

Je me rends au tribunal.

[Il ne faut pas oublier que nous sommes toujours en grève générale, qu’il n’y a plus de transports en commun, peu de gens ont de l’essence et beaucoup sont en grève dont les journalistes qui couvrent les manifestations].

Actuellement une enfant coincée par la PAF ce n’est pas vendeur…

J’arrive à trouver un juge des enfants, qui refuse de prendre en compte ce que je lui signale. Quand je lui dis qu’elle peut s’auto-saisir dans le cas d’une enfant qui est en danger, elle m’envoie promener en me disant que c’est une mauvaise habitude en Guadeloupe… Je lui rappelle que mes mandants sont en métropole mais rien n’y fait. Il lui faut un papier signé par l’enfant.

Je rappelle Caroline qui m’a envoyé par internet un modèle de saisine directe à faire signer à l’enfant ainsi qu’un courrier de l’ANAFE pour le juge.

Caroline me transmet le numéro de portable d’Odette T., Sénateur PC, qui devait visiter la ZA d’Orly et qui à la place est venue soutenir les grévistes en Guadeloupe. Elle doit repartir le soir même et viendra à la ZA dès qu’elle aura enregistré ses bagages… elle est actuellement en Guadeloupe proprement dite (Basse Terre pour les béotiens).

Je complète les saisines et courrier et je retourne à l’aéroport.

Je retrouve le brigadier-chef C. toujours aimable et lui demande à revoir Barbara.

Il me demande « qu’est ce vous êtes à elle », avant d’appeler le Commandant J.

Il est à remarquer qu’à chaque visite il m’a été attesté que les personnes retenues pouvaient recevoir librement des visites de n’importe quelles personnes. Je ne suis pas sûr que le français que je parle et comprend soit le même que celui du chef de poste…

Je vois Barbara et sort mes imprimés pour les lui faire signer. Le chef de poste ne veut pas… rappel du commandant J. qui me confirme que ces papiers ne peuvent être signés que par l’administrateur ad hoc. Je lui dis que c’est le juge des enfants qui m’a dit de lui faire signer la saisine mais rien n’y fait, il faudrait aller voir P.

Corinne, me dit qu’à son avis P., en tant que délégué du Procureur, ne devrait pas être administrateur ad hoc car il y a risque de conflit d’intérêts.

Tout ce que je sais, par mes informateurs, c’est que c’est un policier en retraite et selon les mêmes un… (mot censuré).

Je ressors plutôt dépité.

Je croise deux dames dont l’une est enceinte qui porte des affaires dans un sac poubelle, accompagnées de trois enfants.

Je lui demande si elle est la mère de Barbara… c’est elle. Je me présente. Elle me dit qu’elle est venue lui apporter à manger.

On décide de se voir quand Barbara aura mangé. Elle reste longtemps et ressort avec son sac plein.

Elle m’explique que le policier (C.) lui a reproché de m’avoir contacté, que c’était mal et n’a pas voulu qu’elle donne à sa fille « le bon manger » qu’elle lui avait apporté, qu’elle aurait assez avec les aliments fournis par la compagnie aérienne… et encore qu’il ne fallait pas s’adresser à des gens comme moi… il lui avait dit aussi que je ne pouvais rien faire que sa fille partirait à l’avion de 16 h 30.

Elle avait les yeux rouges.

Trois remarques :

  • 1/il me semblait qu’en France la liberté de parole existait et que rien n’interdisait de s’adresser à une ONG, même composée de droits-de-l’hommistes… Il serait bon que la formation des policiers comprenne une initiation aux droits de l’homme.
  • 2/les antillais quels qu’ils soient ont une alimentation différente des européens et les mères antillaises sont très attentives à ce que leurs enfants soient bien nourris, avec de bonnes choses qu’elles ont mis des heures à préparer et pas des cochonneries comme en mangent les européens. Donc quand une dame antillaise a préparé quelque chose pour son enfant c’est très grave pour elle.
  • 3/le mardi 2 elle a pu donner à manger à son enfant. C’était le même chef de poste mais elle ne s’était pas encore mal conduite en me contactant…

Je refais manuellement la saisine directe en faisant bien attention (j’écris comme un cochon). Un commerçant de l’aéroport m’a dépanné en papier et en photocopies (il serait bon que je puisse avoir un PC portable avec une mini imprimante…).

La mère me signe ces documents et nous partons pour le tribunal.

Marie m’ayant conseillé d’emmener toute la famille chez le juge, j’entasse tout le monde dans ma voiture (c’est une Twingo…) en espérant ne pas me faire arrêter par les flics.

Arrivés au tribunal, les vigiles ne veulent pas nous laisser rentrer : nous sommes mercredi après-midi et les juges ne travaillent pas le mercredi après-midi…

Les juges des enfants ne sont-ils pas censés travailler le mercredi après-midi ?

J’ai vu entrer un certain nombre de personnes menottées… j’apprends qu’elles vont voir un juge d’instruction, je demande à aller voir le dit juge.

Pas question.

J’appelle Corinne qui de sa fenêtre me suggère d’aller voir madame B. qui travaille au BEPA.

Le vigile ne veut toujours pas que je rentre, je lui passe Corinne qui lui raconte je ne sais quoi et il me laisse rentrer mais seul.

Je prends l’ascenseur et je monte au second où je trouve le bureau de Madame B. mais elle n’y est pas… Je vais voir les autres bureaux au hasard et tombe dans le bureau du substitut. Je lui raconte mon histoire ; il comprend vite et me demande d’aller chercher la mère.

Il pose quelques questions à la mère, appelle un certain Jean Michel (c’est le proc).

Puis nous dit qu’il va faire interroger la préfecture par la PAF et que si la préfecture n’autorise pas l’entrée de l’enfant sur le territoire français il prendra une OPP (ça doit être une ordonnance de placement provisoire) à l’ASE.

Pour moi ce serait parfait, au moins Barbara ne repartirait pas en Haïti…

Il me dit de retourner à l’aéroport pour annoncer la nouvelle à Barbara. Il est 15h30… l’avion est prévu pour 16h30.

On récupère la Twingo… et on va déposer les enfants.

Appel du substitut qui me dit d’emmener la mère à l’aéroport, que le procureur et lui ont décidé de remettre la fillette à sa mère.

Arrivé à l’aéroport, appel d’Odette T. Nous nous retrouvons dans le hall et rejoignons la ZA.

C. fait toujours la gueule.

Je lui dis que nous sommes venus chercher la petite. Il n’est pas au courant. Pour lui Barbara doit se préparer pour aller à l’avion.

Odette T. lui présente sa carte et lui dit qu’elle veut visiter la ZA.

Il retourne dans son bureau puis revient me dire qu’il faut que je monte au quart pour Barbara. Je râle.

Je suis informé que le chef de quart va descendre. Il retourne dans son bureau.

Odette T. fait remarquer qu’elle attend. Elle visite la ZA et s’entretient avec Barbara. Elle interroge les policiers.

Le Major D. arrive. Par contre le Commandant J. a disparu.

Odette T. repart.

La petite est remise à sa mère… elles ont l’air contentes !

C. vient me féliciter… je suis « quelqu’un de bien ». Il me demande si je suis bien payé pour ce que je fais. Je lui dis que je ne suis pas payé. Je n’aurais pas dû lui dire cela car je baisse dans son estime… beaucoup…

On repart avec Barbara et sa mère.

Arrivés chez elles c’est la grande fête, Barbara court dans la maison. C’est une maison en dur, simple et petite mais je crois qu’elle n’a jamais habité une maison pareille… Avec la mère on décide de se rencontrer à mon retour de Martinique dans une dizaine de jours pour régler les affaires de Barbara et sa scolarité.

Je rentre chez moi, me douche et me couche… il est 18h. J’ai l’esprit plus libre.

Ne pouvant rien faire de plus dans l’immédiat je pars en Martinique pour quelques jours, où la situation sociale est plus calme. On annonçait bien une manif pour le soir mais selon des copines membres du PC Martiniquais cela ne devait pas avoir de suite. En fait ça a été le début… Pour 40 jours.

Le lendemain je suis parti pour Sainte Lucy où je suis resté une bonne vingtaine de jours avant de repartir pour la Guadeloupe sans me presser.

Arrivé en Guadeloupe avec la fin de la grève nous avons pu nous occuper de Barbara et de sa scolarisation, ce ne fut pas facile. En fait elle n’a pu être scolarisée qu’à partir du mois de septembre…

Selon le Rectorat il n’y avait pas eu de professeurs de disponibles pour faire passer les tests. Selon les enseignants qui ont fait passer les tests cela aurait pu être beaucoup plus rapide.

Pour la suite, la mère de Barbara n’a pu obtenir sa carte de séjour qu’elle attendait depuis début septembre 2008…

A chaque fois qu’elle se présentait au bureau des étrangers la personne qu’elle rencontrait lui demandait si elle avait renvoyé sa fille en Haïti et lui disait qu’elle n’aurait sa carte que quand celle-ci serait repartie…

Bien entendu cela se passait toujours verbalement, il n’y avait jamais d’écrit, mais cela fait partie des pratiques courantes pour éviter tout contentieux.

Comme elle n’avait pas de carte de séjour elle était considérée par les diverses administrations comme « sans papier » et de ce fait n’avait plus droit à aucune prestation sociale… et ne pouvait plus travailler…

Avant l’arrivée de Barbara elle touchait 700 euros de prestations sociales.

Comme son loyer était de 450 euros par mois son propriétaire ne voulait plus la garder.

Nous avons pu l’aider pour son loyer grâce à l’aide de la déléguée du Secours Catholique.

Enfin courant juillet 2009 nous avons pu rencontrer le Sous-préfet qui n’était pas au courant et après plusieurs rendez-vous Madame a pu obtenir le 6 août 2009 sa carte de séjour datée du 2 septembre 2008 donc avec une validité de 24 jours…

Comme nous l’accompagnions nous avons demandé à la représentante du bureau des étrangers si Madame pouvait obtenir un rendez-vous pour renouveler sa carte de séjour. Il m’a été répondu qu’il fallait qu’elle vienne faire la queue comme tout le monde.

Le 25 aout Madame est venue et n’a pu accéder au bureau. Le 27 aout il en a été de même. Le 31 aout elle a pu accéder au bureau des étrangers et là l’administration a refusé de prendre en compte sa demande de renouvellement, sa fille Barbara étant toujours en Guadeloupe.

Le 15 septembre nous avons rencontré le nouveau chef du bureau des étrangers qui a pu débloquer la situation.

En fin de compte la maman de Barbara a pu obtenir tous ses papiers et Barbara a pu suivre une scolarité à peu près normale.

Malheureusement le nouveau chef du bureau des étrangers, une jeune femme métropolitaine n’est pas restée longtemps et a été remplacée par une fonctionnaire locale qui s’entendait bien avec le personnel administratif local…

Madame m’a dit qu’à chaque fois qu’elle se rendait à la sous-préfecture et que l’on sortait son dossier celui-ci portait en travers la mention en rouge : BARBARA.

Lorsque Barbara devient majeure et peut demander le titre de séjour auquel elle a droit, il lui est délivré une OBLIGATION de QUITTER le TERRITOIRE FRANÇAIS (OQTF).

Son avocate entame un recours avec un référé, le tribunal administratif la suit, exige que Barbara soit régularisée et reçoive un titre de séjour. Quant au jugement au fond il confirme le référé. La Préfecture n’a pas fait appel.

Aujourd’hui Barbara est en métropole.

On pourrait dire que c’est un exemple d’une intervention réussie ! Ce n’est pas fréquent.

Mais qu’avons-nous obtenu ? A mon avis rien… si ce n’est que l’Administration de la République soit obligée d’appliquer le Droit de la République… ce qui est sa fonction première…

Jean pierre, Visiteur, 2020

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