Brève 2019 – Trois jours et une heure – Aïcha, quatre ans, maintenue seule à la zone d’attente d’Orly

Publié le 23 Oct 2019

Modifié le 06 Fév 2026



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Tout est baigné de brouillard ce matin du 22 octobre 2019 à la sortie du métro. J’avance tout droit, et soudain l’extrémité d’une haute tour à la forme pyramidale jaillit dans la perspective. Elle aussi est plongée dans la brume, et ses contours floutés se dessinent sur le ciel blanc et lisse. Je suis tellement stupéfaite par l’imposante architecture du bâtiment, que je m’arrête quelques secondes pour prendre une première photo. Je continue à avancer, et mes yeux restent rivés sur cette forme qui grandit à chacun de mes pas. Elle n’est autre que le tribunal de grande instance de Créteil. Arrivée en bas des larges marches qui mènent jusqu’à son entrée, je suis saisie par la volonté manifeste de créer l’effet de symétrie le plus parfait possible, à en devenir écrasant.

Le tribunal prend les allures d’une tour imprenable, impénétrable, aux entrailles habitées de mille et un bureaux, et ce jour-là, d’une petite fille. Au bout de plusieurs allers et retours, j’arrive devant la salle où se tiendra l’audience. Il n’y a pas de rôle à l’entrée, seulement de vieilles affiches sur lesquelles figurent des biens mis aux enchères les jours précédents. Dans l’entrebâillure de la porte, je vois que quelques personnes sont déjà entrées dans la salle. Elle est tapissée de moquette gris sombre, qui contraste avec la lumière vive et jaunâtre des néons. A peine entrée, une avocate s’avance vers moi. Elle a contacté l’Anafé la veille pour nous avertir qu’une petite fille de quatre ans était maintenue toute seule depuis deux jours dans la zone d’attente d’Orly. Quand je suis entrée elle parlait avec la mère et la grand-mère de la petite. Elle me propose tout de suite d’aller voir la salle où attendent les deux personnes qui doivent passer devant le juge des libertés et de la détention. A gauche de l’estrade où siège le juge, un petit escalier conduit à une pièce étriquée où s’entassent au moins six policiers, serrés les uns contre les autres. Certains discutent, d’autres ont les yeux rivés sur leur téléphone portable. Une autre pièce communique avec la première : petite, sans fenêtre, tapissée de cette même moquette sombre et éclairée du même néon jaunâtre que dans la salle d’audience. Dans ce clair-obscur des plus absurdes, une tâche rose vif m’apparaît et tranche radicalement avec tout ce qui l’entoure. C’est Aïcha, la petite fille, qui attend son tour. Elle a un livre de jeux, ou peut-être de coloriage, ouvert sur ses genoux. A côté d’elle, sa mère a été autorisée à venir patienter avec elle. Sur une autre chaise, Madame M., demandeuse d’asile malienne, est aussi présente ce jour là.

Nous ressortons rapidement, et de retour dans la salle, nous trouvons Madame H., l’AAH d’Aïcha, furieuse. Aïcha ne mange presque rien depuis qu’elle est enfermée en zone d’attente, trois jours auparavant. Madame H. lui avait apporté des chouquettes pour son petit-déjeuner, mais les policiers ne l’ont pas autorisée à les lui donner. J’apprends alors qu’elle souffre d’une otite, et qu’elle a de la fièvre. Le samedi soir, jour de son arrivée, elle a vu un médecin qui a déclaré l’incompatibilité du maintien en zone d’attente avec son état de santé, ce qui aurait dû entraîner sa libération immédiate. Mais celle-ci n’a pas eu lieu. Elle suit un traitement antibiotique, qui ne lui est pas correctement administré, puisque les médicaments sont censés être ingérés lors des repas.

Comment s’est-elle retrouvée là ?

Aïcha est arrivée de Côte d’Ivoire accompagnée d’une personne connue de sa famille mais avec laquelle elle ne partage pas de lien de parenté directe. A leur arrivée à l’aéroport d’Orly, elles ont été arrêtées et séparées. Son accompagnatrice a été placée en garde-à-vue, tandis qu’Aïcha a été privée de liberté en zone d’attente, seule. Après trois jours dans un environnement qui ne prévoit même pas d’espace pour les mineurs isolés, la voilà au tribunal de grande instance de Créteil, où il lui a été permis d’être entendue par un juge vingt-quatre heures plus tôt que prévu, à la demande de son AAH. Le matin de l’audience, sa mère a apporté des photos de famille. Sur l’une d’elle j’aperçois quatre silhouettes, d’hommes et de femmes vêtu.e.s d’habits aux tissus brillants et colorés. Sur une autre, on peut reconnaître la petite Aïcha, âgée d’un an ou deux. Tout sourire, elle porte une robe rose vif, dont la longue jupe aux larges volants tombe jusqu’au sol. Quelques souvenirs d’un jour de fête, déjà teintés de sépia, couleur du temps qui passe. Il ne sera jamais question de la filiation pendant l’audience.

Le début de celle-ci est retardé à la demande de l’avocate de l’administration qui souhaite plus de temps pour prendre connaissance du dossier. Elle passe plusieurs dizaines de minutes au téléphone à l’extérieur de la salle. Elle décide finalement de ne pas plaider. Avec près d’une heure de retard, l’audience est ouverte. Un pupitre est placé en face du juge à environ 1,50 mètre de l’estrade. Lorsqu’Aïcha s’y présente, elle est si petite qu’elle ne dépasse pas sa hauteur. Madame H. propose alors de la prendre dans ses bras. Elle est assistée d’un interprète en bambara, qui lui sourit quand il lui parle. La juge ne lui pose que deux questions, son nom et son âge. Son avocate reprend différents éléments : le fait qu’elle ait vu un premier médecin dès son arrivée le samedi 19 octobre qui a déclaré l’incompatibilité de son état de santé avec le maintien. Qu’elle ait quand même été ramenée en zone d’attente. Que personne entre minuit et 17h ne parlait sa langue. Qu’un deuxième médecin ait statué l’inverse du premier sans tenir compte de son avis, mais en prescrivant quand même des médicaments pour soigner son otite et sa fièvre. Puis, elle soulève qu’aucune personne n’est reconnue, dans son pays de provenance ou ailleurs, comme pouvant légalement s’occuper de la petite en cas de réacheminement. Enfin, elle invoque son intérêt supérieur en tant que mineur, qui justifie à lui seul qu’elle soit immédiatement libérée. Décision qui, finalement, sera prise par la juge après une heure de suspension.

Faut-il vraiment trois jours et une heure, pour décider qu’un enfant ne doit subir aucune forme d’enfermement ?

Judith, Intervenante Anafé, 2019

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