Brève 2017 – « Le pays qu’on a étudié étant petits … »

Publié le 06 Mar 2017

Modifié le 06 Fév 2026



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Edmond[1] est congolais. Lorsqu’il pose les pieds sur le sol de l’aéroport d’Orly le 10 janvier 2015, il a déjà de longs mois d’exil derrière lui. Son histoire commence avec un banal stage auprès d’une chaîne de radio et TV congolaise, où Edmond se lie d’amitié avec un autre stagiaire. Alors que les deux jeunes gens deviennent très proches, l’aéroport de Kinshasa, le ministère de la Défense et le siège de la chaîne médiatique où ils travaillent sont attaqués, et son ami est tué. Edmond découvre que ce dernier était un espion au service d’un chef religieux, dont les soutiens ont commandité l’attaque.

En 2013 commencent les suspicions : les autorités accusent Edmond d’être lui aussi au service de ce chef. Il n’est plus en sécurité à Kinshasa et décide de fuir dans le sud du Congo. Il se cache pendant un an et demi. Les conditions sont déplorables et la solitude le mine : en 2015, il tente donc de rejoindre sa famille en France. Son père, journaliste, a obtenu le statut de réfugié il y a quelques années, et y réside avec sa femme et sa fille. Edmond demande l’asile dès son arrivée à Orly. La décision de l’OFPRA tombe : c’est un refus. Confirmée par le Tribunal administratif.

S’ensuivent des renvois successifs entre le Maroc et la République Démocratique du Congo. Après avoir quitté Orly, Edmond est d’abord réacheminé vers Casablanca, où la police tente de le renvoyer vers Kinshasa. La police congolaise refuse de le laisser entrer sur le territoire. « Défaut de passeport » dit-elle. Pour Edmond, cela rime plutôt avec perte de dignité. Il y est frappé et maltraité, puis réacheminé à nouveau vers le Maroc. A Casablanca, il est enfermé pendant plus de 18 jours. Pas de bagages. Pas de médecin malgré les douleurs et les symptômes de malaria. Pas de lit, pas de couverture, pas de vêtements de rechange. Un peu de pain, un jus de fruit pour subsister. Renvoyé une nouvelle fois vers le Congo, il est arrêté à la sortie de l’avion. La police prévoit de le placer en centre de détention, mais Edmond parvient à s’évader avec l’aide d’un ami de sa sœur. Il est accueilli par de vagues connaissances de la famille, dans un petit village de 40 habitants à plusieurs dizaines de kilomètres de Brazzaville. Il se cache loin de la ville pour éviter les contrôles d’identité : les renvois de Brazzaville à Kinshasa semblent fréquents.

En juillet 2015, son père n’a plus de nouvelles de lui depuis plus de trois mois. C’est la dernière information dont dispose l’Anafé.

Parmi les nombreux parcours que retracent les dossiers de l’association, son histoire touche particulièrement. Pour lui, les violences s’accumulent. Deuil. Répression. Fuite. Solitude. Insécurité. Peur. Nouvelle fuite. Refus d’entrée incohérents. Éloignement de sa famille. Enfermement sans fin. Peur à nouveau. Coups. Conditions de vie déplorables. Froid. Faim. Humiliation. Renvoi. Arrestation. Fuite, encore. Isolement. Crainte qui n’en finit plus.

On en viendrait presque à oublier quelque chose d’essentiel : la responsabilité de l’administration française dans la situation d’Edmond :

– La procédure particulière à la frontière ne permet pas une véritable prise en compte de sa demande d’asile ;

– La privation de liberté dont il a fait l’objet à Orly et la procédure de renvoi appliquée en zone d’attente sont à l’origine du calvaire qu’il a vécu ensuite entre Casablanca et Kinshasa.

Face à l’opacité de la question, à la difficulté de saisir les réalités de cette zone de non-droit, le père d’Edmond se désole : la France à laquelle il est confronté est bien loin de celle dépeinte dans les manuels scolaires, bien loin de la patrie des droits de l’homme, bien loin, dit-il, du « pays qu’on a étudié étant petits ».

Mathilde, Intervenante Anafé, 2017


[1] Nom d’emprunt

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