Brève 2025 – « Il y a un véritable risque »
« Il y a un véritable risque ».
Cette déclaration brève est pour le moins inquiétante. De quoi parlons-nous ici ? Un risque climatique ? Inondations, tornades, tsunami, canicule ? Un tremblement de terre ? Risque d’attaque, de guerre ? Une crise financière ?
La liste pourrait être longue… On peut imaginer aussi que cette phrase pourrait provenir d’une personne demandant l’asile, évoquant les risques qu’elle encourt en cas de retour dans son pays d’origine.
Pourtant, il ne s’agit en rien de tout cela.
« Il y a un véritable risque », avocate de l’administration, tribunal de grande instance de Bobigny délocalisé à Roissy, audience du juge judiciaire saisi par la police aux frontières pour demander la prolongation de l’enfermement de dix-neuf personnes en zone d’attente.
Le risque en question est représenté par trois femmes, 32, 27 et 20 ans, venues du Venezuela et enfermées dans la zone d’attente de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle. Ces trois femmes souhaitent faire du tourisme en France puis en Espagne, mais l’entrée sur le territoire leur a été refusée pour ressources financières insuffisantes – régularisées durant les premiers jours de maintien en zone d’attente –, problèmes avec la réservation d’hôtel et motifs du séjour jugés « incohérents » par l’administration.
Le Larousse propose diverses définitions du risque, deux seront retenues :
- « Possibilité, probabilité d’un fait, d’un événement considéré comme un mal ou un dommage. »
- « Danger, inconvénient plus ou moins probable auquel on est exposé. »
« Risque migratoire », c’est la notion évoquée par l’avocate de l’administration. Cette fois, le Larousse n’a pas pu m’éclairer sur sa signification. La loi non plus à vrai dire. Cette notion, sans aucune valeur juridique, aucune réelle définition, est pourtant tellement lourde de sens. Ici, il s’agit d’une appréciation de l’administration reposant sur les propres biais des personnes utilisant la notion, considérant qu’il y a une forte probabilité pour que les personnes en question demeurent et s’installent sur le territoire français, et n’en repartent pas.
Si on en revient à la situation de ces trois femmes, elles sont considérées comme une probabilité, un danger ou un inconvénient. Une probabilité « véritable » selon l’avocate de l’administration, « nul[le] » selon l’avocat des trois femmes.
Je me demande alors si les avocats et les juges voient de petites jauges de probabilité au-dessus des têtes de l’ensemble des personnes maintenues assises au tribunal ? Est-ce que, plus la jauge est remplie, plus la probabilité ou le danger sont grands et la décision de maintien en zone d’attente nécessaire ?
Durant cette audience à l’annexe du tribunal de grande instance de Bobigny à Roissy, la notion de « risque migratoire » a été directement abordée pour cinq personnes différentes, incluant ces trois femmes, et a plané sur la salle durant toute la journée. On pouvait presque l’entendre dans chaque intervention de l’avocate de l’administration, la percevoir dans les yeux des officiers de police, la discerner dans le ton machinal et robotique du juge, comme un discours bien rôdé qui revient pour chaque personne maintenue et ressemble à : « Bonjour, je suis le juge des libertés et de la détention. Si vous êtes là aujourd’hui, c’est parce que je dois évaluer à quel point vous êtes un danger pour la France ».
Le juge appelle les personnes, ou plutôt les dossiers, les uns après les autres. Brève présentation, résumé de la situation, puis le juge évalue les probabilités. On entendrait presque : « Ces trois femmes sont d’origine vénézuélienne ? Plus trois points. Elles sont plutôt jeunes ? Ajoutez deux points. Elles affirment vouloir faire du tourisme et se rendre en Espagne pour quelques jours ? On est bien sur un risque migratoire ! ».
À partir de là, toute justification semble vaine et les tentatives de la défense pour faire baisser cette jauge sont vouées à l’échec. L’idée qu’un voyage puisse être mal préparé dans le cas de ces trois femmes ne peut être entendue par l’administration, sûre d’elle.
Ce soir-là, seize personnes sont retournées dormir en zone d’attente, certaines étant considérées, ouvertement ou non, comme un risque migratoire. Le juge a permis à la France d’éviter un soi-disant danger. Mais quel risque représentaient en réalité ces personnes ?
Des personnes non-européennes qui souhaitaient découvrir la Tour Eiffel et le vin français. Des personnes non-européennes qui souhaitaient rendre visite à leurs proches sur le territoire. Des personnes qui, une fois renvoyées dans leur pays, ne seront, elles, pas sauvées.
Car, bien loin de ces probabilités et de ce risque fantasmé, il s’agit bien de vies humaines qui sont en jeu durant ces audiences.
Juge héroïque et justice liberticide : bienvenue en France et bon retour chez vous !
Candice, intervenante Anafé, 2025
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