Brève 2025 – Le téléphone ne répond plus

Publié le 26 Déc 2025

Modifié le 26 Jan 2026



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Lors de ma première permanence téléphonique, j’essaie d’assurer le suivi d’une jeune femme colombienne qui souhaite faire une demande d’asile en France. Sofia[1] a passé son entretien Ofpra[2] le matin même. Je voudrais lui demander comment il s’est déroulé, pour envisager de déposer un recours en cas de réponse négative.

Dans la zone d’attente de Roissy, les téléphones portables munis d’un appareil photo ou d’une caméra sont systématiquement confisqués. Alors que le CESEDA (code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) prévoit que le droit de communiquer ne doit souffrir d’aucune exception, ce qui inclut de pouvoir émettre comme recevoir des appels internationaux à n’importe quel moment, les smartphones sont interdits par le règlement intérieur commun des zones d’attente. Comme en centre de rétention administrative (CRA), l’accès effectif à la communication est dès lors bien plus difficile pour les personnes « étrangères » maintenues[3]. Cette mesure, justifiée comme sécuritaire par l’administration, protège cette dernière de la diffusion d’images provenant de cette zone à l’abri des regards. Elle accroît l’isolement comme l’angoisse, en entravant le contact avec les proches et l’extérieur. L’accompagnement de l’Anafé en devient quant à lui d’autant plus périlleux.

La communication ne peut en effet s’établir qu’à travers des cabines situées dans les couloirs de la ZAPI 3[4]. Je compose donc un numéro au hasard sur la liste d’une vingtaine que j’ai devant les yeux. Ça sonne, pas de réponse. J’en appelle un deuxième. Seul un bruit sourd retentit. Ma binôme m’explique alors que moins de la moitié des numéros fonctionnent ces jours-ci. À la troisième tentative, une voix me répond en espagnol. Je lui dis que je cherche Sofia. « Quel numéro de chambre ? » Aucune idée… Je dois appeler la Croix-Rouge, aussi présente en ZAPI 3, pour l’obtenir. Je rappelle ensuite la dernière cabine. La personne au bout de la ligne me dit d’attendre, qu’elle va chercher Sofia. Je l’entends crier son nom. Cinq minutes plus tard, pas de nouvelles. Je raccroche. Je n’aurais pas dû… J’apprends par cette erreur que la plupart des cabines ne peuvent pas émettre, mais seulement recevoir des appels. Je recompose donc le numéro, mais n’obtient pas de réponse. J’essaie une autre cabine. Une nouvelle voix me dit de rappeler une heure plus tard, le temps qu’elle trouve Sofia.

En attendant de la joindre, je me connecte sur une messagerie en ligne. Dans d’autres zones d’attente, les personnes maintenues peuvent conserver leur téléphone portable, y compris s’il possède une caméra. Cette pratique vise à pallier les manquements de l’administration quant à la mise à disposition de téléphones. C’est le cas d’Orly. Le contact peut donc être plus direct – à condition que le forfait fonctionne en France ou qu’il y ait un accès à l’internet de l’aéroport, ce qui est rare et peu fiable. Je poursuis alors la conversation entamée par ma co-intervenante avec Bejîn, une femme kurde ayant également demandé l’asile. Avant même d’entrer ses messages dans le traducteur automatique pour pouvoir y répondre, ses nombreux emojis me traduisent sa détresse. Cela fait 11 jours qu’elle est enfermée. J’essaie alors de l’informer sur les différents scénarios qui l’attendent les prochains jours.

Pour rassurer quelqu’un, on a l’habitude de dire que ça va aller, de ne pas s’inquiéter. Dans ce cas, ce serait sûrement mentir. En effet, pour Bejîn, je comprends vite qu’il n’y aura pas d’issue favorable : c’est le renvoi d’où elle vient ou le placement en garde à vue si elle refuse d’embarquer. Pour rejoindre sa famille en Belgique, le chemin sera long. De mon côté, je ne peux que la renseigner sur les procédures et la questionner sur les conditions de sa privation de liberté. C’est comme ça que j’apprends que Bejîn n’a pas de brosse à dents depuis son arrivée.

Tout à coup, mes messages ne se délivrent plus. Peut-être que son portable n’a juste plus de batterie. Mais je sais qu’en réalité il est tout aussi probable que la police soit venue la chercher. Dans ce cas, mon interlocutrice, qui craint pour sa vie en cas de renvoi d’où elle vient, a pu être menottée, voire attachée et violentée, pour être « réacheminée » de force. J’essaie alors de me convaincre qu’il y a une meilleure explication à ce téléphone qui ne répond plus.

17h, la permanence touche à sa fin. Je rappelle Roissy pour le suivi de Sofia. Pas de réponse à la cabine de notre rendez-vous. Mon tour des numéros reprend alors. Après plusieurs tentatives, deux femmes de sa chambre me confirment que la jeune femme n’est plus là ; elle les aurait appelées de l’extérieur. Sofia a été libérée de ce lieu où son nom aura résonné toute la journée.

Cette première permanence téléphonique m’aura montré que le non-respect du droit de communiquer a des conséquences des deux côtés de la ligne, contribuant à faire de la zone d’attente cette fiction juridique où l’opacité règne plus que le droit. 

Ayelle, intervenante Anafé, 2025


[1] Les prénoms ont été modifiés.

[2] L’entretien par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) donne lieu à une acceptation ou un refus d’admission sur le territoire au titre de l’asile par le ministère de l’intérieur – l’Ofpra ne donnant qu’un avis. La décision n’accorde que l’entrée en France et non la protection internationale, qui doit être demandée après la libération selon la procédure en vigueur sur le territoire.

[3] Le terme « maintenu » est celui utilisé par l’administration, à la différence de personnes détenues en prison ou retenues en CRA. Il s’agit dans les trois cas d’une privation de liberté.

[4] La ZAPI 3 est un bâtiment situé dans la zone de fret de l’aéroport de Roissy. Les zones d’attente constituent une fiction juridique et ne sont pas considérées comme faisant partie du territoire français, permettant la restriction de la liberté et un réacheminement facilité des personnes y étant enfermées.

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