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Brève 2016 - La ligne rouge à ne pas franchir

lundi 20 mars 2017

La ligne rouge à ne pas franchir

Etre intervenant en zone d’attente n’est pas chose facile tous les jours. Urgences, situations compliquées, problèmes d’interprétation, rapports parfois tendus avec l’administration…, les journées d’interventions sont parfois bien chargées et les nerfs mis à rude épreuve.

Lieu d’enfermement, la zone d’attente confronte l’intervenant à ses propres limites. Constamment en interactions humaines avec des acteurs différents mais évoluant dans le même petit espace que lui, il est sous tension et en état d’alerte constant. En effet, chaque information et chaque petit détail peut compter quand il cherche une solution pour l’une des personnes maintenues qui est venue frapper au bureau. Il se doit donc d’être attentif, vigilant, de garder les yeux ouverts mais aussi – et surtout – de garder son sang-froid, prendre du recul, gérer ses émotions et rester professionnel.

Mais comme tout être humain, l’intervenant peut aussi avoir ses failles, ses points faibles, ses limites. Il suffit d’un instant et la ligne rouge à ne pas franchir se rapproche, cette ligne à partir de laquelle les émotions prennent le dessus et empêchent d’agir comme il faudrait, voire conduisent à l’erreur.

En effet, face à des situations qui lui paraissent souvent injustes, révoltantes, incompréhensibles, cette ligne rouge n’est jamais bien loin. Or, c’est à ce moment-là, où les émotions et sentiments commencent à l’emporter, ajoutés à la fatigue, à l’urgence mais aussi à la pression du lieu en lui-même et du sentiment d’enfermement qu’il dégage, parfois étouffant, qu’il se doit d’être le plus vigilant.

Car comment dénoncer un enfermement dans une zone d’exception, de dérives, en frôlant soi-même la limite de la légalité et de la légitimité ? Ce sont en effet dans des espaces tels que la zone d’attente que les limites entre justice et injustice, légitimité et illégitimité, légalité et illégalité, se trouvent plus minces et mises à rude épreuve.

Sans en prendre réellement conscience, l’intervenant de l’Anafé a donc constamment une « épée de Damoclès » au-dessus de sa tête. Mais c’est aussi car il l’a choisi et qu’il a voulu être là. Car au-delà des difficultés, des questions qu’il se pose, des émotions, du risque de faute ou d’erreur, l’intervenant vit avant tout une expérience humaine. Même si cela peut le pousser aux limites de ses retranchements, il en apprend chaque jour un peu plus sur les autres, sur lui-même, sur ses convictions, sur la société dans laquelle il évolue. Il partage, avec les personnes maintenues qu’il accompagne mais aussi avec les autres intervenants de l’Anafé, une expérience riche en rebondissements et en rencontres. Chaque jour devient ainsi une nouvelle aventure.

Et le soir, en rentrant chez lui, bien que parfois fatigué et un peu déprimé, il sait qu’il n’est pas seul. En revoyant les visages des personnes qu’il a pu rencontrer, en repensant à ces histoires de vie, il prend conscience de toute l’importance de la journée écoulée. Son champ d’action ayant beau être limité, le plus important reste cet échange avec les différentes personnes qu’il a pu entretenir. Et ce sont ces visages, ces discussions, ces histoires de vie, ces partages d’aventures avec ses amis intervenants, qui lui permettent de trouver la force de ne pas baisser les bras et de continuer sa lutte pour un monde plus juste et respectueux de tous les êtres humains, quels qu’ils soient.

Emilie, Intervenante Anafé, 2016

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